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Laclos - Les liaisons dangereuses - Lettre 152 - analyse

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SynthĂšse : La Marquise de Merteuil exprime Ă  travers une lettre au Vicomte de Valmont sa rĂ©ticence Ă  se remettre en couple, prĂ©fĂ©rant agir sans contrainte. Elle rĂ©fute les reproches du Vicomte concernant sa relation avec Danceny, soulignant sa libertĂ© d'action. La Marquise met en lumiĂšre la jalousie du Vicomte et le pousse Ă  retrouver son charme passĂ© pour mĂ©riter son attention. Elle refuse de se justifier davantage et dĂ©cide de garder le silence sur ses actions futures. La lettre se termine sur une pointe d'ironie et de provocation, la Marquise invitant le Vicomte Ă  retrouver son charme d'antan pour espĂ©rer regagner son intĂ©rĂȘt.


La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont

Prenez donc garde, Vicomte, & mĂ©nagez davantage mon extrĂȘme timiditĂ© ! Comment voulez-vous que je supporte l’idĂ©e accablante d’encourir votre indignation ; & surtout que je ne succombe pas Ă  la crainte de votre vengeance ? d’autant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. J’aurais beau parler, votre existence n’en serait ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, qu’auriez-vous Ă  redouter ? d’ĂȘtre obligĂ© de partir, si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez l’étranger comme ici ? & Ă  tout prendre, pourvu que la Cour de France vous laissĂąt tranquille Ă  celle oĂč vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. AprĂšs avoir tentĂ© de vous rendre votre sang-froid par ces considĂ©rations morales, revenons Ă  nos affaires.

Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariĂ©e ? Ce n’est assurĂ©ment pas faute d’avoir trouvĂ© assez de partis avantageux ; c’est uniquement pour que personne n’ait le droit de trouver Ă  redire Ă  mes actions. Ce n’est mĂȘme pas que j’aie craint de ne plus pouvoir faire mes volontĂ©s, car j’aurais bien toujours fini par lĂ  : mais c’est qu’il m’aurait gĂȘnĂ© que quelqu’un eĂ»t eu seulement le droit de s’en plaindre ; c’est qu’enfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, & non par nĂ©cessitĂ©. Et voilĂ  que vous m’écrivez la lettre la plus maritale qu’il soit possible de voir ! Vous ne m’y parlez que de torts de mon cĂŽtĂ©, & de grĂące de la vĂŽtre ! Mais comment donc peut-on manquer Ă  celui Ă  qui on ne doit rien ? je ne saurais le concevoir !

Voyons ; de quoi s’agit-il tant ? Vous avez trouvĂ© Danceny chez moi, & cela vous a dĂ©plu ? Ă  la bonne heure : mais qu’avez-vous pu en conclure ? ou que c’était l’effet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volontĂ©, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre lettre est injuste ; dans le second ; elle est ridicule : c’était bien la peine d’écrire ! Mais vous ĂȘtes jaloux, & la jalousie ne raisonne pas. HĂ© bien ! je vais raisonner pour vous.

Ou vous avez un rival, ou vous n’en avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© ; si vous n’en avez pas, il faut plaire encore pour Ă©viter d’en avoir. Dans tous les cas, c’est la mĂȘme conduite Ă  tenir ; ainsi, pourquoi vous tourmenter ? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-mĂȘme ! Ne savez-vous donc plus ĂȘtre le plus aimable ? & n’ĂȘtes-vous plus sĂ»r de vos succĂšs ? Allons donc, Vicomte, vous vous faites tort. Mais, ce n’est pas cela ; c’est qu’à vos yeux, je ne vaux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous dĂ©sirez moins mes bontĂ©s, que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous ĂȘtes un ingrat. VoilĂ  bien, je crois du sentiment ! & pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre : mais vous ne le mĂ©ritez pas.

Vous ne mĂ©ritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez : ainsi, sur l’époque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous ĂȘtes donnĂ© bien de la peine pour vous en instruire, n’est-il pas vrai ? HĂ© bien ! en ĂȘtes-vous plus avancĂ© ? Je souhaite que vous y ayez trouvĂ© beaucoup de plaisir ; quant Ă  moi, cela n’a pas nui au mien.

Tout ce que je peux donc rĂ©pondre Ă  votre menaçante lettre, c’est qu’elle n’a eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de m’intimider ; & que pour le moment, je suis on ne peut pas moins disposĂ©e Ă  vous accorder vos demandes.

Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourd’hui, ce serait vous faire une infidĂ©litĂ© rĂ©elle. Ce ne serait pas lĂ  renouer avec mon ancien amant ; ce serait en prendre un nouveau, & qui ne vaut pas l’autre Ă  beaucoup prĂšs. Je n’ai pas assez oubliĂ© le premier pour m’y tromper ainsi. Le Valmont que j’aimais Ă©tait charmant. Je veux bien convenir mĂȘme que je n’ai pas rencontrĂ© d’homme plus aimable. Ah ! je vous en prie, Vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le moi ; celui-lĂ  sera toujours bien reçu.

PrĂ©venez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourd’hui ni pour demain. Son MĂ©nechme lui a fait un peu tort ; & en me pressant trop, je craindrais de m’y tromper. Ou bien, peut-ĂȘtre ai-je donnĂ© parole Ă  Danceny pour ces deux jours-lĂ  ? Et votre lettre m’a appris que vous ne plaisantiez pas, quand on manquait Ă  sa parole. Vous voyez donc qu’il faut attendre.

Mais que vous importe ? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis Ă  votre maĂźtresse que vous ferez Ă  la sienne ; & aprĂšs tout, une femme n’en vaut-elle une autre ? ce sont vos principes. Celle mĂȘme qui serait tendre & sensible, qui n’existerait que pour vous, qui mourrait enfin d’amour & de regret, n’en serait pas moins sacrifiĂ©e Ă  la premiĂšre fantaisie, Ă  la crainte d’ĂȘtre plaisantĂ©e un moment ; & vous voulez qu’on se gĂȘne ? Ah ! cela n’est pas juste.

Adieu, Vicomte ; redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant ; & dĂšs que j’en serai sĂ»re, je m’engage Ă  vous le prouver. En vĂ©ritĂ©, je suis trop bonne.

Paris ce 4 décembre 17


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