SynthĂšse : La Marquise de Merteuil exprime Ă travers une lettre au Vicomte de Valmont sa rĂ©ticence Ă se remettre en couple, prĂ©fĂ©rant agir sans contrainte. Elle rĂ©fute les reproches du Vicomte concernant sa relation avec Danceny, soulignant sa libertĂ© d'action. La Marquise met en lumiĂšre la jalousie du Vicomte et le pousse Ă retrouver son charme passĂ© pour mĂ©riter son attention. Elle refuse de se justifier davantage et dĂ©cide de garder le silence sur ses actions futures. La lettre se termine sur une pointe d'ironie et de provocation, la Marquise invitant le Vicomte Ă retrouver son charme d'antan pour espĂ©rer regagner son intĂ©rĂȘt.
La Marquise de Merteuil au Vicomte de Valmont
Prenez donc garde, Vicomte, & mĂ©nagez davantage mon extrĂȘme timiditĂ© ! Comment voulez-vous que je supporte lâidĂ©e accablante dâencourir votre indignation ; & surtout que je ne succombe pas Ă la crainte de votre vengeance ? dâautant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. Jâaurais beau parler, votre existence nâen serait ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, quâauriez-vous Ă redouter ? dâĂȘtre obligĂ© de partir, si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez lâĂ©tranger comme ici ? & Ă tout prendre, pourvu que la Cour de France vous laissĂąt tranquille Ă celle oĂč vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. AprĂšs avoir tentĂ© de vous rendre votre sang-froid par ces considĂ©rations morales, revenons Ă nos affaires.
Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariĂ©e ? Ce nâest assurĂ©ment pas faute dâavoir trouvĂ© assez de partis avantageux ; câest uniquement pour que personne nâait le droit de trouver Ă redire Ă mes actions. Ce nâest mĂȘme pas que jâaie craint de ne plus pouvoir faire mes volontĂ©s, car jâaurais bien toujours fini par lĂ : mais câest quâil mâaurait gĂȘnĂ© que quelquâun eĂ»t eu seulement le droit de sâen plaindre ; câest quâenfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, & non par nĂ©cessitĂ©. Et voilĂ que vous mâĂ©crivez la lettre la plus maritale quâil soit possible de voir ! Vous ne mây parlez que de torts de mon cĂŽtĂ©, & de grĂące de la vĂŽtre ! Mais comment donc peut-on manquer Ă celui Ă qui on ne doit rien ? je ne saurais le concevoir !
Voyons ; de quoi sâagit-il tant ? Vous avez trouvĂ© Danceny chez moi, & cela vous a dĂ©plu ? Ă la bonne heure : mais quâavez-vous pu en conclure ? ou que câĂ©tait lâeffet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volontĂ©, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre lettre est injuste ; dans le second ; elle est ridicule : câĂ©tait bien la peine dâĂ©crire ! Mais vous ĂȘtes jaloux, & la jalousie ne raisonne pas. HĂ© bien ! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous nâen avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© ; si vous nâen avez pas, il faut plaire encore pour Ă©viter dâen avoir. Dans tous les cas, câest la mĂȘme conduite Ă tenir ; ainsi, pourquoi vous tourmenter ? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-mĂȘme ! Ne savez-vous donc plus ĂȘtre le plus aimable ? & nâĂȘtes-vous plus sĂ»r de vos succĂšs ? Allons donc, Vicomte, vous vous faites tort. Mais, ce nâest pas cela ; câest quâĂ vos yeux, je ne vaux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous dĂ©sirez moins mes bontĂ©s, que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous ĂȘtes un ingrat. VoilĂ bien, je crois du sentiment ! & pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre : mais vous ne le mĂ©ritez pas.
Vous ne mĂ©ritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez : ainsi, sur lâĂ©poque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous ĂȘtes donnĂ© bien de la peine pour vous en instruire, nâest-il pas vrai ? HĂ© bien ! en ĂȘtes-vous plus avancĂ© ? Je souhaite que vous y ayez trouvĂ© beaucoup de plaisir ; quant Ă moi, cela nâa pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc rĂ©pondre Ă votre menaçante lettre, câest quâelle nâa eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de mâintimider ; & que pour le moment, je suis on ne peut pas moins disposĂ©e Ă vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourdâhui, ce serait vous faire une infidĂ©litĂ© rĂ©elle. Ce ne serait pas lĂ renouer avec mon ancien amant ; ce serait en prendre un nouveau, & qui ne vaut pas lâautre Ă beaucoup prĂšs. Je nâai pas assez oubliĂ© le premier pour mây tromper ainsi. Le Valmont que jâaimais Ă©tait charmant. Je veux bien convenir mĂȘme que je nâai pas rencontrĂ© dâhomme plus aimable. Ah ! je vous en prie, Vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le moi ; celui-lĂ sera toujours bien reçu.
PrĂ©venez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourdâhui ni pour demain. Son MĂ©nechme lui a fait un peu tort ; & en me pressant trop, je craindrais de mây tromper. Ou bien, peut-ĂȘtre ai-je donnĂ© parole Ă Danceny pour ces deux jours-lĂ ? Et votre lettre mâa appris que vous ne plaisantiez pas, quand on manquait Ă sa parole. Vous voyez donc quâil faut attendre.
Mais que vous importe ? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis Ă votre maĂźtresse que vous ferez Ă la sienne ; & aprĂšs tout, une femme nâen vaut-elle une autre ? ce sont vos principes. Celle mĂȘme qui serait tendre & sensible, qui nâexisterait que pour vous, qui mourrait enfin dâamour & de regret, nâen serait pas moins sacrifiĂ©e Ă la premiĂšre fantaisie, Ă la crainte dâĂȘtre plaisantĂ©e un moment ; & vous voulez quâon se gĂȘne ? Ah ! cela nâest pas juste.
Adieu, Vicomte ; redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant ; & dĂšs que jâen serai sĂ»re, je mâengage Ă vous le prouver. En vĂ©ritĂ©, je suis trop bonne.
Paris ce 4 dĂ©cembre 17âŠ
Prenez donc garde, Vicomte, & mĂ©nagez davantage mon extrĂȘme timiditĂ© ! Comment voulez-vous que je supporte lâidĂ©e accablante dâencourir votre indignation ; & surtout que je ne succombe pas Ă la crainte de votre vengeance ? dâautant que, comme vous savez, si vous me faisiez une noirceur, il me serait impossible de vous la rendre. Jâaurais beau parler, votre existence nâen serait ni moins brillante ni moins paisible. Au fait, quâauriez-vous Ă redouter ? dâĂȘtre obligĂ© de partir, si on vous en laissait le temps. Mais ne vit-on pas chez lâĂ©tranger comme ici ? & Ă tout prendre, pourvu que la Cour de France vous laissĂąt tranquille Ă celle oĂč vous vous fixeriez, ce ne serait pour vous que changer le lieu de vos triomphes. AprĂšs avoir tentĂ© de vous rendre votre sang-froid par ces considĂ©rations morales, revenons Ă nos affaires.
Savez-vous, Vicomte, pourquoi je ne me suis jamais remariĂ©e ? Ce nâest assurĂ©ment pas faute dâavoir trouvĂ© assez de partis avantageux ; câest uniquement pour que personne nâait le droit de trouver Ă redire Ă mes actions. Ce nâest mĂȘme pas que jâaie craint de ne plus pouvoir faire mes volontĂ©s, car jâaurais bien toujours fini par lĂ : mais câest quâil mâaurait gĂȘnĂ© que quelquâun eĂ»t eu seulement le droit de sâen plaindre ; câest quâenfin je ne voulais tromper que pour mon plaisir, & non par nĂ©cessitĂ©. Et voilĂ que vous mâĂ©crivez la lettre la plus maritale quâil soit possible de voir ! Vous ne mây parlez que de torts de mon cĂŽtĂ©, & de grĂące de la vĂŽtre ! Mais comment donc peut-on manquer Ă celui Ă qui on ne doit rien ? je ne saurais le concevoir !
Voyons ; de quoi sâagit-il tant ? Vous avez trouvĂ© Danceny chez moi, & cela vous a dĂ©plu ? Ă la bonne heure : mais quâavez-vous pu en conclure ? ou que câĂ©tait lâeffet du hasard, comme je vous le disais, ou celui de ma volontĂ©, comme je ne vous le disais pas. Dans le premier cas, votre lettre est injuste ; dans le second ; elle est ridicule : câĂ©tait bien la peine dâĂ©crire ! Mais vous ĂȘtes jaloux, & la jalousie ne raisonne pas. HĂ© bien ! je vais raisonner pour vous.
Ou vous avez un rival, ou vous nâen avez pas. Si vous en avez un, il faut plaire pour lui ĂȘtre prĂ©fĂ©rĂ© ; si vous nâen avez pas, il faut plaire encore pour Ă©viter dâen avoir. Dans tous les cas, câest la mĂȘme conduite Ă tenir ; ainsi, pourquoi vous tourmenter ? pourquoi, surtout, me tourmenter moi-mĂȘme ! Ne savez-vous donc plus ĂȘtre le plus aimable ? & nâĂȘtes-vous plus sĂ»r de vos succĂšs ? Allons donc, Vicomte, vous vous faites tort. Mais, ce nâest pas cela ; câest quâĂ vos yeux, je ne vaux pas que vous vous donniez tant de peine. Vous dĂ©sirez moins mes bontĂ©s, que vous ne voulez abuser de votre empire. Allez, vous ĂȘtes un ingrat. VoilĂ bien, je crois du sentiment ! & pour peu que je continuasse, cette lettre pourrait devenir fort tendre : mais vous ne le mĂ©ritez pas.
Vous ne mĂ©ritez pas davantage que je me justifie. Pour vous punir de vos soupçons, vous les garderez : ainsi, sur lâĂ©poque de mon retour, comme sur les visites de Danceny, je ne vous dirai rien. Vous vous ĂȘtes donnĂ© bien de la peine pour vous en instruire, nâest-il pas vrai ? HĂ© bien ! en ĂȘtes-vous plus avancĂ© ? Je souhaite que vous y ayez trouvĂ© beaucoup de plaisir ; quant Ă moi, cela nâa pas nui au mien.
Tout ce que je peux donc rĂ©pondre Ă votre menaçante lettre, câest quâelle nâa eu ni le don de me plaire, ni le pouvoir de mâintimider ; & que pour le moment, je suis on ne peut pas moins disposĂ©e Ă vous accorder vos demandes.
Au vrai, vous accepter tel que vous vous montrez aujourdâhui, ce serait vous faire une infidĂ©litĂ© rĂ©elle. Ce ne serait pas lĂ renouer avec mon ancien amant ; ce serait en prendre un nouveau, & qui ne vaut pas lâautre Ă beaucoup prĂšs. Je nâai pas assez oubliĂ© le premier pour mây tromper ainsi. Le Valmont que jâaimais Ă©tait charmant. Je veux bien convenir mĂȘme que je nâai pas rencontrĂ© dâhomme plus aimable. Ah ! je vous en prie, Vicomte, si vous le retrouvez, amenez-le moi ; celui-lĂ sera toujours bien reçu.
PrĂ©venez-le cependant que, dans aucun cas, ce ne serait ni pour aujourdâhui ni pour demain. Son MĂ©nechme lui a fait un peu tort ; & en me pressant trop, je craindrais de mây tromper. Ou bien, peut-ĂȘtre ai-je donnĂ© parole Ă Danceny pour ces deux jours-lĂ ? Et votre lettre mâa appris que vous ne plaisantiez pas, quand on manquait Ă sa parole. Vous voyez donc quâil faut attendre.
Mais que vous importe ? vous vous vengerez toujours bien de votre rival. Il ne fera pas pis Ă votre maĂźtresse que vous ferez Ă la sienne ; & aprĂšs tout, une femme nâen vaut-elle une autre ? ce sont vos principes. Celle mĂȘme qui serait tendre & sensible, qui nâexisterait que pour vous, qui mourrait enfin dâamour & de regret, nâen serait pas moins sacrifiĂ©e Ă la premiĂšre fantaisie, Ă la crainte dâĂȘtre plaisantĂ©e un moment ; & vous voulez quâon se gĂȘne ? Ah ! cela nâest pas juste.
Adieu, Vicomte ; redevenez donc aimable. Tenez, je ne demande pas mieux que de vous trouver charmant ; & dĂšs que jâen serai sĂ»re, je mâengage Ă vous le prouver. En vĂ©ritĂ©, je suis trop bonne.
Paris ce 4 dĂ©cembre 17âŠ