Gustave Flaubert - Madame Bovary - II, 10 - analyse
Une relation sentimentale
D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un véritable anneau de mariage, en signe d'alliance éternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix de la nature ; puis elle l'entretenait de sa mère, à elle, et de sa mère, à lui. Rodolphe l'avait perdue depuis vingt ans. Emma, néanmoins, l'en consolait avec des mièvreries de langage, comme on eût fait à un marmot abandonné, et même lui disait quelquefois, en regardant la lune :
-- Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour.
Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d'une candeur pareille ! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil et sa sensualité. L'exaltation d'Emma, que son bon sens bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du coeur charmante, puisqu'elle s'adressait à sa personne. Alors, sûr d'être aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons changèrent.
Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la rendaient folle ; si bien que leur grand amour, où elle vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut la vase. Elle n'y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifférence.
Cet extrait de "Madame Bovary" de Gustave Flaubert se situe dans la deuxième partie du roman et présente un moment crucial dans la relation adultère entre Emma Bovary et Rodolphe Boulanger. Le passage illustre l'évolution de leur liaison, depuis les élans romantiques d'Emma jusqu'au désenchantement progressif, révélant le décalage entre ses aspirations sentimentales et la réalité prosaïque incarnée par Rodolphe. À travers une narration subtile et ironique, Flaubert dévoile les mécanismes du bovarysme et la désillusion inévitable qui en découle.
Représentation du bovarysme à travers les illusions romantiques d'Emma
Le sentimentalisme excessif d'Emma
Dès l'ouverture du passage, Flaubert souligne l'excès de sentimentalisme d'Emma par l'adverbe "bien" dans "elle devenait bien sentimentale", suggérant une progression dans cette tendance. Les rituels amoureux qu'elle impose (échange de miniatures, mèches de cheveux, demande d'une bague) relèvent d'un code romantique conventionnel qu'elle a intériorisé par ses lectures. L'expression "un véritable anneau de mariage" révèle son besoin de sacraliser cette relation adultère, dans une contradiction significative.
Un langage empreint de clichés romantiques
Le narrateur rapporte avec ironie les sujets de conversation d'Emma : "les cloches du soir", "les voix de la nature", thèmes typiques de la littérature romantique. La mise en scène de sa compassion pour Rodolphe concernant la mort de sa mère est particulièrement révélatrice : les "mièvreries de langage" et la comparaison "comme on eût fait à un marmot abandonné" soulignent le caractère artificiel et infantilisant de son attitude. Le discours direct "Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent notre amour" constitue l'apogée de ce sentimentalisme naïf et stéréotypé.
L'aveuglement volontaire face à la réalité
Emma vit dans un monde imaginaire, projetant ses fantasmes sur une relation qui ne correspond pas à ses attentes. La métaphore finale de l'eau qui s'absorbe dans son lit et laisse apparaître "la vase" symbolise parfaitement cette désillusion. Pourtant, Emma "n'y voulut pas croire", illustrant son refus obstiné de voir la réalité, caractéristique fondamentale du bovarysme.
Regard lucide et cynique de Rodolphe
Un calcul égoïste derrière l'apparente tendresse
Flaubert dévoile les véritables motivations de Rodolphe à travers un discours indirect libre qui nous donne accès à ses pensées. L'exclamation "Mais elle était si jolie !" suivie de "il en avait possédé si peu d'une candeur pareille !" révèle sa vision objectivante d'Emma, réduite à un corps et à une nouveauté dans sa collection de conquêtes. Le terme "possédé" est particulièrement significatif de cette réification.
La séduction comme jeu social
Pour Rodolphe, cette relation représente "quelque chose de nouveau" qui flatte "à la fois son orgueil et sa sensualité". L'expression "ses habitudes faciles" suggère un libertinage routinier dont Emma le sort temporairement. Le "bon sens bourgeois" qu'il oppose à "l'exaltation d'Emma" montre le fossé entre leurs conceptions de l'amour : pragmatisme masculin contre idéalisme féminin. L'ironie de Flaubert est perceptible dans la formule "puisqu'elle s'adressait à sa personne", qui révèle l'égocentrisme fondamental de Rodolphe.
Le dévoilement progressif de l'indifférence
La dernière partie du passage montre l'évolution du comportement de Rodolphe : "sûr d'être aimé, il ne se gêna pas". Cette phrase lapidaire résume toute la dynamique de séduction masculine dans le roman. Le changement insensible de ses "façons" est mis en parallèle avec la disparition des "mots si doux" et des "véhémentes caresses", marquant la fin de la comédie amoureuse qu'il jouait pour conquérir Emma.
Construction narrative d'une désillusion inévitable
Une structure ternaire révélatrice
Le passage est construit en trois temps qui correspondent à trois étapes de la relation : l'illusion romantique d'Emma, la perception cynique de Rodolphe, et enfin la confrontation avec la réalité décevante. Cette progression narrative mime le processus même de la désillusion amoureuse, thème central du roman.
La métaphore aquatique comme révélateur de vérité
La métaphore filée de l'eau dans le dernier paragraphe ("leur grand amour, où elle vivait plongée", "comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit") illustre magistralement le processus de désenchantement. L'image de la vase qui apparaît sous l'eau qui se retire symbolise la réalité prosaïque et décevante qui se révèle sous les illusions romantiques.
L'ironie flaubertienne comme distance critique
Tout au long du passage, Flaubert maintient une distance ironique avec ses personnages, notamment par l'usage du discours indirect libre qui permet de juxtaposer la naïveté d'Emma et le cynisme de Rodolphe. Les expressions comme "mièvreries de langage" ou "son bon sens bourgeois" révèlent le jugement implicite du narrateur, sans qu'il intervienne directement dans le récit, fidèle au principe de l'impersonnalité flaubertienne.
Cet extrait de "Madame Bovary" illustre parfaitement la technique narrative de Flaubert et sa critique des illusions romantiques. À travers l'évolution de la relation entre Emma et Rodolphe, l'auteur met en scène le décalage entre les aspirations idéalisées et la réalité prosaïque, entre les rêves nourris par la littérature et les désillusions de l'existence. La structure du passage, qui progresse de l'illusion vers la désillusion, reflète la trajectoire même du roman et le destin tragique d'Emma, victime de ses propres chimères. Par son style précis et son ironie subtile, Flaubert dépasse la simple critique des mœurs provinciales pour proposer une réflexion profonde sur les mécanismes du désir et les dangers de l'idéalisation. Ce passage constitue ainsi un moment clé dans l'économie générale du roman, annonçant la spirale descendante qui conduira l'héroïne à sa perte.
Claudia