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Machiavel - Le Prince - Chapitre 18 - analyses

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Machiavel - Le Prince - Chapitre 18 - analyse

Synthèse : Ce texte, extrait du chapitre XVIII du «Prince» de Machiavel, propose une réflexion audacieuse sur la nature du pouvoir et les qualités requises pour le conserver. L’auteur y soutient, contre l’idéal d’une gouvernance fondée sur la loyauté, que le prince doit savoir user de la force et de la ruse, s’inspirant de la nature du lion et du renard. Machiavel, avec un pragmatisme assumé, affirme que la fin justifie les moyens, et que l’homme d’État doit, pour préserver son autorité, se montrer grand simulateur et dissimulateur, car la nature humaine, selon lui, est foncièrement méchante et prompte à la tromperie. Cette vision, radicale et cynique, met en perspective la «raison d’État» comme principe suprême, et interroge, à travers le prisme de la Renaissance italienne, les fondements de la politique et de la morale.

Combien il est louable, pour un prince, de garder sa foi et de vivre avec intégrité et non avec ruse, chacun l’entend; néanmoins, on voit par expérience, de notre temps, que ces princes ont fait de grandes choses qui n’ont pas tenu compte de leur foi et qui ont su, par la ruse, circonvenir les esprits des hommes; et à la fin ils l’ont emporté sur ceux qui se sont fondés sur la loyauté.

Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une par les lois, l’autre par la force. La première est le propre de l’homme, la seconde des bêtes. Mais comme souvent, la première ne suffit pas, il faut recourir à la seconde : de ce fait, il est nécessaire à un prince de bien savoir user de la bête et de l’homme. Ce point a été enseigné à mots couverts aux princes par les auteurs anciens, lesquels écrivent comment Achille et beaucoup d’autres princes furent donnés à élever au centaure Chiron, afin qu’ils fussent ses disciples. Cela- avoir un précepteur mi-homme, mi-bête-ne veut rien dire d’autre, si ce n’est qu’un prince doit savoir user de l’une et de l’autre nature; et l’une sans l’autre n’est pas durable.

Puisqu’il est donc nécessaire qu’un prince sache bien user de la bête, il doit, parmi celles-ci, prendre le renard et le lion, car le lion ne sait pas se défendre des rets et le renard ne sait pas se défendre des loups : ceux qui se contentent  de faire les lions ne s’y entendent pas. De ce fait, un seigneur prudent ne peut, ni ne doit, observer sa foi s’il lui est nuisible de l’observer et si sont éteintes les raisons qui la lui firent promettre. Et si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon : mais parce qu’ils sont méchants et qu’ils ne l’observeraient pas à ton égard, toi etiam [toi non plus] tu n’as pas à l’observer avec eux; et jamais à un prince, ne manquèrent des raisons  légitimes de colorer son inobservation. De cela on pourrait donner d’innombrables exemples modernes et montrer combien de paix, combien de promesses ont été rendues sans valeur et vaines par l’infidélité des princes; et celui qui a le mieux su user du renard, a le mieux réussi. Mais cette nature, il est nécessaire de savoir bien la colorer et d’être grand simulateur et dissimulateur; et les hommes sont si simples, et ils obéissent tant aux nécessités présentes, que celui qui trompe trouvera toujours quelqu’un qui se laissera tromper.

Machiavel, dans ce texte, parle de l’art politique et comment un prince doit se maintenir au pouvoir. Pour Machiavel, dans le Prince, ouvrage dédié à Laurent de Médicis, l’art politique peut se passer de la morale. Cette conception de la politique est d’ailleurs tellement célèbre et dénuée de moralité, qu’on dit d’une personne sans scrupules en politique qu’elle est machiavélique.

L’intérêt philosophique de ce texte, extrait du chapitre XVIII du Prince est donc de justifier que l’homme d’Etat doit savoir régner : par la force et par la ruse. Cette conception du pouvoir est choquante, mais n’est-elle pas encore mise en pratique à notre époque, dans certains pays et par certains dirigeants ? Dans un premier paragraphe, le philosophe soutient qu’idéalement le dirigeant doit agir avec loyauté, malheureusement cela n’est pas toujours possible. Puis dans un deuxième mouvement, le philosophe dit que l’homme doit savoir s’inspirer du comportement de certaines bêtes. Cette règle de l’art politique est selon lui indispensable, car les hommes pour lui, sont par nature méchants. Machiavel, dans ce texte est-il réaliste ou exagère t-il les caractères que doit avoir le dirigeant d’un Etat ? N’est-il pas trop pessimiste quant à la nature humaine ? »

Dans un premier mouvement du texte, Machiavel parle de la qualité de loyauté. Idéalement, c’est ce que devrait avoir comme qualité, l’homme au pouvoir : » Combien, il est louable, pour un prince de garder sa foi et de vivre avec intégrité et non avec ruse, chacun l’entend ». « Garder sa foi« , cela signifie ici tenir à sa parole .  » Chacun l’entend« , par cette expression, Machiavel montre que c’est le souhait de tous les gouvernés de ne pas être dupés par le prince régnant.

Mais tout de suite après, le philosophe ajoute une restriction « néanmoins« écrit-il pour souligner qu’il va minimiser sa première assertion. Machiavel, très pragmatique  affirme que les hommes politiques rusés réussissent mieux que ceux qui tiennent à leurs paroles :  » On voit par expérience de notre temps, que ces princes ont fait de grandes choses qui n’ont pas tenu compte de leur foi et qui ont su, par la ruse, circonvenir les esprits des hommes; et à la fin ils l’ont emporté sur ceux qui se sont fondés sur la loyauté ». « Circonvenir » est un verbe qui signifie agir sur quelqu’un avec méthode et artifice pour obtenir quelque chose.  Autrement dit, Machiavel nous explique qu’en politique, la fin justifie les moyens. L’homme au pouvoir doit viser l’efficacité de ses actions pour conserver le pouvoir dont il dispose. En ce sens, dans ce texte, Machiavel nous explique le Machiavélisme ! Un des exemples qu’utilise Machiavel pour prouver ses dires sur le prince est le comportement de César Borgia, fils du pape Alexandre VI, homme sans scrupules qui n’hésita pas à avoir recours à la violence pour « circonvenir les esprits des hommes ».

Dans le paragraphe suivant, Machiavel s’adresse directement au prince en le vouvoyant, car son ouvrage le Prince présente à Laurent de Médicis ce qu’il doit faire pour conserver le pouvoir; «  Vous devez donc savoir qu’il y a deux manières de combattre : l’une par les lois, l’autre par la force« . La voie juridique est le propre de l’être humain qui constitue le droit pour maintenir  en ordre la société. La seconde manière de gouverner est propre aux bêtes. Ainsi Machiavel écrit « La première est le propre de l’homme (gouverner par le droit), la seconde des bêtes« . Car effectivement dans le règne animal, c’est la loi du plus fort qui prime.

Machiavel, pessimiste quant à la nature humaine dit  que l’usage de la force est indispensable au prince :« De ce fait, il est nécessaire à un prince de bien savoir user de la bête et de l’homme ». Machiavel dit que le recours à la force a quelque chose de bestial, flattant les bas instincts de l’homme, mais le prince ne peut s’en passer : Nécessité fait loi, et quand il le faut, l’homme au pouvoir doit « marcher » sur le droit pour utiliser la force.

Cette manière de gouverner a toujours été : »Ce point a été enseigné à mots couverts aux princes par les auteurs anciens« . Autrement dit, Machiavel n’invente pas quelque chose de nouveau, le recours à la force a toujours été utilisé par les princes. Seulement, lui, Machiavel parle franchement et non « à mots couverts« .

Machiavel a recours à la mythologie grecque pour confirmer ses dires et mentionne notamment Achille, grand guerrier dans la guerre des grecs contre les troyens. Achille est un demi-dieu qui n’a qu’un seul point faible : son talon. Si on le blesse à cet endroit, il meurt, sinon il est invincible, d’où l’expression « le talon d’Achille » pour parler du point faible de quelqu’un.

Machiavel ajoute que l’art de combattre lui a été enseigné par Chiron, un centaure (créature au buste d’homme et dont la partie basse est celle d’un cheval, créature mythologique bien sur ! Chiron, le centaure a été l’éducateur en art guerrier à beaucoup d’élèves. De l’exemple de Chiron le centaure, Machiavel conclut son second mouvement du texte en disant : « Cela – avoir un précepteur mi-homme, mi-bête – ne veut rien dire d’autre, si ce n’est qu’un prince doit savoir user de l’une et l’autre nature, et l’une sans l’autre n’est pas durable ». Autrement dit pour l’auteur, l’homme politique doit être sans scrupules afin de conserver le pouvoir, car selon Machiavel, il ne suffit pas d’hériter du pouvoir, il faut ensuite savoir le conserver. Ne pas se servir de la force ne peut pas garantir un pouvoir stable : « Et l’une sans l’autre n’est pas durable » conclut le philosophe à la fin du deuxième mouvement du texte.

Puis dans un troisième mouvement du texte, Machiavel dit que le politicien ne doit pas imiter n’importe quelle bête, pas une bête placide et herbivore, mais imiter des animaux carnassiers comme le lion et le renard. « Puisqu’il est donc nécessaire qu’un prince sache bien user de la bête, il doit parmi celles-ci, prendre le renard et le lion« . Le lion est le symbole du roi chez les bêtes car c’est cette bête qui règne sur toutes les autres dans la savane. Le lion use de la force pour prendre le pouvoir sur un harem de femelles, en combattant le lion qui a déjà le pouvoir. Les lions mâles se battent entre eux pour conquérir le pouvoir d’un groupe de femelles, et une fois qu’un nouveau lion est au pouvoir, il supprime les lionceaux qui ne sont pas génétiquement les siens. Le roi lion assoit donc son pouvoir par la force et se montre même cruel envers des lionceaux qui ne sont pas les siens. Mais la force brute ne suffit  pas, le prince doit aussi savoir ruser comme un renard pour éviter les pièges comme les rets. Car le lion a beau être très fort, il peut se faire prendre au filet de chasse : « le lion ne sait pas se défendre des rets« . Quant au renard, il ne « sait pas se défendre contre les loups » mais il maîtrise l’art d’éviter les pièges tendus par l’homme : « Il faut donc être renard pour connaître les rets » précise Machiavel. Ainsi la force du lion ne suffit pas : « ceux qui se contentent de faire les lions ne s’y entendent pas« . Ce n’est pas seulement la force brute que doit savoir manier l’homme politique, mais aussi la ruse, voir la rouerie et la fourberie, comme ne pas être fidèle à sa parole. » De ce fait, un seigneur prudent ne peut, ni ne doit, observer sa foi s’il lui est nuisible de l’observer et si sont éteintes les raisons qui la lui firent promettre ». Avec Machiavel, prendre et conserver le pouvoir relève de l’immoralité ou bien de l’amoralité. Par exemple, trahir ce qui a été promis ne doit pas être un obstacle aux agissements du prince.

Et dans un quatrième mouvement du texte, et de raisonnement, Machiavel dit que la rouerie de l’homme au pouvoir est une nécessité car les hommes, selon lui, sont par nature méchants. Et avec les méchants, se comporter  loyalement est une erreur : « Et si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon, mais parce qu’ils sont méchants« . Donc pour l’auteur, parce que les hommes sont méchants, l’homme au pouvoir ne doit pas agir selon la moralité. Pour Machiavel, de nombreux exemples historiques illustrent ses propos. Dans le Prince, il prend l’exemple , comme nous l’avons dit de César Borgia (qui n’est pas mentionné dans ce présent texte), fils du pape Alexandre VI, Pour remettre de l’ordre en Romagne, il se servit d’un homme cruel Rémy d’Orca. Une fois, le calme revenu dans la région, César Borgia fit couper la tête de Rémy d’Orca, qui avait été son serviteur et son homme de main. Le peuple fut content de son exécution publique, oubliant que le véritable coupable était César Borgia qui lui avait donné pour mission de réprimer le peuple. Par cette ruse, tuer son émissaire fidèle, César Borgia conserva son pouvoir et fit cesser l’anarchie dans la région.

L’infidélité des princes n’est donc pas à bannir pour l’auteur, « et celui qui a le mieux su user du renard, a le mieux réussi« . Ainsi César Borgia s’est montré particulièrement habile en focalisant toute la haine du peuple sur son subalterne qui ne faisait qu’obéir aux ordres de son maître. Donc, le Prince doit non seulement user de la force, mais aussi être un bon tacticien. Aussi Machiavel conclut que le prince se doit « d’être grand simulateur et dissimulateur ». Nous sommes à la Renaissance, et la Déclaration des Droits de l’Homme n’a pas encore été édictée, aussi l’auteur nous présente une vision primitive de l’usage du pouvoir. La raison du Prince est selon lui la « raison d’Etat », et elle doit primer sur toute morale.

Le texte se termine sur le fait que les hommes sont non seulement en général méchants, mais en plus, en général, plutôt bêtes : » Et les hommes sont si simples, et ils obéissent tant aux nécessités présentes, que celui qui trompe trouvera toujours quelqu’un qui se laissera tromper« . La simplicité des hommes est ici non une vertu de modestie, mais l’affirmation qu’en général, les hommes sont aussi bêtes que méchants. Aussi le Prince ne doit pas avoir de scrupules et de limites morales quant à son action politique.


Le raisonnement de Machiavel dans ce texte est donc composé de quatre étapes.  Les hommes doivent être dupés par le Prince s’il le faut. Puis deuxièmement, les hommes doivent être gouvernés par des principes mi-humains, mi-bestiaux. Troisièmement, les animaux à imiter sont le renard et le lion. Puis dans un quatrième temps et dernier temps, le philosophe dit que tout ce qu’il a dit précédemment se justifie puisque les hommes sont plutôt méchants que bons.

La thèse soutenue par Machiavel dans ce passage du chapitre XVIII de son ouvrage le Prince est d’un grand cynisme et l’homme au pouvoir pour l’auteur doit être pragmatique et efficace sans se soucier de la morale. Cette vision du pouvoir est certes archaïque, mais elle est à remettre dans le contexte historique de la Renaissance, où les différentes républiques de la péninsule italienne ne cessaient de guerroyer les unes contre les autres, notamment puisque l’unité de la nation italienne ne se fit qu’en 1868 grâce notamment à Garibaldi.

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