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J.L Borges - La Demeure d'Asterion - extrait analysé

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Synthèse : Dans "La Demeure d'Astérion", Jorge Luis Borges offre une perspective inédite en donnant la parole au Minotaure, habituellement dépeint comme un monstre sans conscience. Le texte explore la psyché complexe de cette figure mythologique, confrontée aux accusations d'orgueil, de misanthropie et de démence. Le Minotaure se défend avec ironie, déconstruisant l'idée de son enfermement en présentant sa demeure comme un lieu ouvert à tous, mais désert de tout luxe. Sa solitude volontaire contraste avec la terreur qu'il inspire à la foule, révélant une profonde incompréhension mutuelle. Borges mêle habilement l'imaginaire fantastique à une réflexion profonde sur l'identité, la différence et la perception de l'autre, offrant une lecture subtile et captivante du mythe.

Dans sa nouvelle La Demeure d'Asterion, Jorge Luis Borges donne la parole au Minotaure.
Et la reine donna le jour à un fils qui s’appela Astérion. (APOLLODORE, Bibl., III, L)

Je sais qu’on m’accuse d’orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence. Ces accusations (que je punirai le moment venu) sont ridicules. Il est exact que je ne sors pas de ma maison ; mais il est moins exact que les portes de celle-ci, dont le nombre est infini1, sont ouvertes jour et nuit aux hommes et aussi aux bêtes. Entre qui veut. Il ne trouvera pas de vains ornements féminins, ni l’étrange faste des palais, mais la tranquillité et la solitude. Il trouvera aussi une demeure comme il n’en existe aucune autre sur la surface de la terre. (Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs.) Jusqu’à mes calomniateurs reconnaissent qu’il n’y a pas un seul meuble dans la maison. Selon une autre fable grotesque, je serais, moi, Astérion, un prisonnier. Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ? Du reste, il m’est arrivé, au crépuscule, de sortir dans la rue. Si je suis rentré avant la nuit, c’est à cause de la peur qu’ont provoquée en moi les visages des gens de la foule, visages sans relief ni couleur, comme la paume de la main. Le soleil était déjà couché. Mais le gémissement abandonné d’un enfant et les supplications stupides de la multitude m’avertirent que j’étais reconnu. Les gens priaient, fuyaient, s’agenouillaient. Certains montaient sur le perron du temple des Haches. D’autres ramassaient les pierres. L’un des passants, je crois, se cacha dans la mer. Ce n’est pas pour rien que ma mère est une reine. Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, comme ma modestie le désire. [...]

Ce court extrait de "La Demeure d'Astérion" de Jorge Luis Borges est une plongée fascinante dans la psyché du Minotaure, dépouillé de son statut de monstre terrifiant pour devenir un être complexe, conscient de son image et cherchant à justifier son existence. Borges utilise ici une technique narrative brillante : donner la parole à celui qui, traditionnellement, n'en a pas, créant ainsi une rupture radicale avec le mythe.
Dès le début, le ton est celui de la défense et de la justification. L'accumulation des accusations – "orgueil, peut-être de misanthropie, peut-être de démence" – pose d'emblée le Minotaure comme un être calomnié. L'utilisation de l'adverbe "peut-être" souligne l'incertitude quant à la source de ces critiques, renforçant l'idée d'une opinion publique hostile et infondée. La promesse de punition "le moment venu" révèle une part de la nature encore sauvage du Minotaure, mais elle est immédiatement atténuée par la qualification de ces accusations comme "ridicules".
La question de l'enfermement est centrale et déconstruite avec une ironie mordante. L'oxymore "nombre est infini" appliqué aux portes de sa demeure souligne l'absurdité de l'accusation de prison. Cette description d'un labyrinthe paradoxalement ouvert à tous est une caractéristique du style borgésien, mêlant l'imaginaire fantastique à une logique presque mathématique. L'invitation ouverte "Entre qui veut" contraste violemment avec l'image traditionnelle du labyrinthe comme un piège mortel. Le Minotaure présente sa demeure non pas comme une prison, mais comme un refuge, un lieu de "tranquillité et la solitude", valeurs qu'il semble apprécier. Le rejet des "vains ornements féminins" et du "faste des palais" peut être interprété comme un rejet des artifices et des conventions sociales, et une revendication d'une forme d'authenticité.
L'affirmation de l'unicité de sa demeure, assortie d'une dénonciation catégorique de la comparaison égyptienne ("Ceux qui prétendent qu’il y en a une semblable en Égypte sont des menteurs"), témoigne d'une certaine fierté, mais aussi d'une volonté de se distinguer et d'affirmer son individualité. Même ses "calomniateurs" sont forcés de reconnaître l'austérité de sa demeure, soulignée par l'absence de meubles. L'expression "fable grotesque" pour qualifier l'idée de son emprisonnement accentue le mépris du Minotaure pour les récits populaires.
Le paragraphe suivant aborde directement le paradoxe de son confinement volontaire. Les questions rhétoriques "Dois-je répéter qu’aucune porte n’est fermée ? Dois-je ajouter qu’il n’y a pas une seule serrure ?" soulignent l'évidence et l'absurdité de l'accusation. L'évocation de ses rares sorties est révélatrice. Ce n'est pas la peur de l'extérieur qui le retient, mais la peur que l'extérieur a de lui. La description des visages de la foule, "sans relief ni couleur, comme la paume de la main", est frappante et traduit une perception négative et déshumanisante du monde extérieur. Cette image contraste avec l'individualité et la singularité qu'il revendique pour lui-même.
La reconnaissance de son statut par la foule, à travers les "gémissement abandonné d’un enfant" et les "supplications stupides de la multitude", confirme la nature tragique de sa solitude. Il est identifiable, inévitablement, et cette identification provoque la peur et la fuite. Les actions des gens – prier, fuir, s'agenouiller, ramasser des pierres, se cacher – illustrent la terreur qu'il inspire. La mention du "temple des Haches" renvoie au contexte mythologique et à la pratique des sacrifices.
La dernière phrase de l'extrait est ambivalente. L'affirmation "Ce n’est pas pour rien que ma mère est une reine" peut être interprétée comme une justification de sa différence et de la réaction de la foule. Cependant, la phrase suivante, "Je ne peux pas être confondu avec le vulgaire, comme ma modestie le désire", introduit une ironie subtile. Le Minotaure exprime un désir de modestie, mais il est conscient que son statut et son apparence l'en empêchent. Cette tension entre son désir d'anonymat et la reconnaissance forcée de sa différence est une clé de compréhension de son isolement.

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En donnant la parole au Minotaure, Borges humanise le monstre et nous invite à repenser le mythe sous un angle nouveau. Le Minotaure n'est plus seulement une bête sanguinaire, mais un être pensant, conscient de son image, cherchant à comprendre et à justifier son existence. L'extrait est riche en ironie, en paradoxes et en réflexions sur la perception, la solitude et la difficulté d'échapper à son propre destin. Borges utilise un langage précis et sobre pour donner une voix singulière et touchante à cette figure mythologique traditionnellement réduite au silence.


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