La marquise de Merteuil au vicomte de Valmont, au chĂąteau deâŠ
Si je nâai pas rĂ©pondu, vicomte, Ă votre lettre du 19, ce nâest pas que je nâen aie eu le temps ; câest tout simplement quâelle mâa donnĂ© de lâhumeur, et que je ne lui ai pas trouvĂ© le sens commun. Jâavais donc cru nâavoir rien de mieux Ă faire que de la laisser dans lâoubli ; mais puisque vous revenez sur elle, que vous paraissez tenir aux idĂ©es quâelle contient et que vous prenez mon silence pour un consentement, il faut vous dire clairement mon avis.
Jâai pu avoir quelquefois la prĂ©tention de remplacer Ă moi seule tout un sĂ©rail ; mais il ne mâa jamais convenu dâen faire partie. Je croyais que vous saviez cela. Au moins Ă prĂ©sent, que vous ne pouvez plus lâignorer, vous jugerez facilement combien votre proposition a dĂ» me paraĂźtre ridicule. Qui, moi, je sacrifierais un goĂ»t, et encore un goĂ»t nouveau, pour mâoccuper de vous ! Et pour mâen occuper comment ? en attendant Ă mon tour, et en esclave soumise, les sublimes faveurs de votre hautesse ! Quand, par exemple, vous voudrez vous distraire un moment de ce charme inconnu que lâadorable, la cĂ©leste madame de Tourvel vous a fait seule Ă©prouver, ou quand vous craindrez de compromettre, auprĂšs de lâattachante CĂ©cile, lâidĂ©e supĂ©rieure que vous ĂȘtes bien aise quâelle conserve de vous : alors, descendant jusquâĂ moi, vous viendrez y chercher des plaisirs, moins vifs Ă la vĂ©ritĂ©, mais sans consĂ©quence ; et vos prĂ©cieuses bontĂ©s, quoique un peu rares, suffiront de reste Ă mon bonheur.
Certes, vous ĂȘtes riche en bonne opinion de vous-mĂȘme : mais apparemment je ne le suis pas en modestie ; car jâai beau me regarder, je ne peux pas me trouver dĂ©chue jusque-lĂ . Câest peut-ĂȘtre un tort que jâai ; mais je vous prĂ©viens que jâen ai beaucoup dâautres encore.
Jâai surtout celui de croire que lâĂ©colier, le doucereux Danceny, uniquement occupĂ© de moi, me sacrifiant, sans sâen faire un mĂ©rite, une premiĂšre passion, avant mĂȘme quâelle ait Ă©tĂ© satisfaite, et mâaimant enfin comme on aime Ă son Ăąge, pourrait, malgrĂ© ses vingt ans, travailler plus efficacement que vous Ă mon bonheur et Ă mes plaisirs. Je me permettrai mĂȘme dâajouter que, sâil me venait en fantaisie de lui donner un adjoint, ce ne serait pas vous, au moins pour le moment.
Et par quelles raisons, allez-vous demander ? Mais dâabord il pourrait fort bien nây en avoir aucune : car le caprice qui vous ferait prĂ©fĂ©rer, peut Ă©galement vous faire exclure. Je veux pourtant bien, par politesse, vous motiver mon avis. Il me semble que vous auriez trop de sacrifices Ă me faire ; et moi, au lieu dâen avoir la reconnaissance que vous ne manqueriez pas dâen attendre, je serais capable de croire que vous mâen devriez encore ! Vous voyez bien, quâaussi Ă©loignĂ©s lâun de lâautre par notre façon de penser, nous ne pouvons nous rapprocher dâaucune maniĂšre ; et je crains quâil ne me faille beaucoup de temps, mais beaucoup, avant de changer de sentiment. Quand je serai corrigĂ©e, je vous promets de vous avertir. Jusque-lĂ , croyez-moi, faites dâautres arrangements, et gardez vos baisers ; vous avez tant Ă les placer mieux !âŠ
Adieu, comme autrefois, dites-vous ; mais, autrefois, vous faisiez un peu plus de cas de moi ; vous ne mâaviez pas destinĂ©e tout Ă fait aux troisiĂšmes rĂŽles ; et surtout vous vouliez bien attendre que jâeusse dit oui, avant dâĂȘtre sĂ»r de mon consentement. Trouvez donc bon quâau lieu de vous dire aussi, adieu comme autrefois, je vous dise, adieu comme Ă prĂ©sent.
Votre servante, monsieur le vicomte.
Du chĂąteau de⊠31 octobre 17âŠ