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La Fontaine - Fables - La Ligue des rats - analyse

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Synthèse : «La Ligue des rats» de La Fontaine, par son apparente simplicité, dévoile une critique acerbe des travers humains, notamment la lâcheté et la vanité. L'analyse de cette fable révèle comment l'auteur, à travers une mise en scène animalière, déconstruit les illusions de la solidarité et l'inefficacité des discours face à la réalité. La première partie met en place une situation de danger et l'émergence d'une "ligue" de rats, dont les motivations égoïstes et la vanité du chef sont immédiatement soulignées. Le dénouement, marqué par l'échec cuisant de l'entreprise collective et le triomphe du chat, souligne l'individualisme et la prudence égoïste qui animent les protagonistes. La fable, par son ironie mordante, offre ainsi une leçon de désenchantement sur les vaines promesses de courage et la fragilité des idéaux collectifs face à la force implacable du réel.

Sur le modèle du petit récit initié par une situation de danger, la fable met en scène une souris menacée, un rat vaniteux et une assemblée de rats lâches, confrontés à la réalité implacable d'un chat prédateur. À travers une narration pleine d'ironie et un sens aigu de la psychologie des foules, La Fontaine ne se contente pas de divertir, mais déconstruit les discours héroïques et la vaine promesse d'une solidarité intéressée. Nous analyserons comment cette fable, en montrant l'échec spectaculaire d'une entreprise collective prétendument audacieuse, constitue une critique virulente de la lâcheté, de la vanité et de l'inefficacité des discours face à la dureté du réel.

Mise en place d'une menace et illusion d'une solution

La première partie de la fable établit la situation de danger et l'espoir initial que suscite l'idée d'une action collective, tout en semant les germes de l'ironie.

A. Une situation initiale de danger et la vulnérabilité de l'individu
La fable s'ouvre sur un tableau limpide de menace : "Une souris craignait un chat, / Qui dès longtemps la guettait au passage." La brièveté des vers et la clarté du vocabulaire installent immédiatement un rapport de force déséquilibré et inévitable. Le verbe "guettait" suggère une présence latente, une fatalité à laquelle la souris, désignée comme "prudente et sage", ne peut échapper seule. La question rhétorique "Que faire en cet état ?" souligne son impuissance et le caractère vital de son problème, créant d'emblée une empathie pour cette victime.

B. Le portrait satirique du maître rat : vanité et lâcheté latente
La "consultation" auprès du voisin s'avère le premier jalon de l'ironie. Le personnage du "maître rat" est décrit avec une emphasedubitative et hyperbolique. Sa "rateuse seigneurie" suggère un rang usurpé, une grandiloquence ironique. L'antiphrase est patente lorsqu'il est présenté comme celui qui "cent fois s'était vanté, dit-on, / De ne craindre de chat ou chatte / Ni coup de dent, ni coup de patte". Le "dit-on" marque une distance critique, un démenti tacite de La Fontaine face à ces fanfaronnades. Ce portrait culmine dans l'appellation directe de "fanfaron" (v. 10), qui réduit à néant toute prétention d'héroïsme. Son aveu "Seul je ne puis chasser le chat qui vous menace" révèle une prudence (ou lâcheté) qui contredit ses dires précédents, exposant d'emblée l'écart entre le discours et l'action. Sa proposition d'assembler "tous les rats d'alentour" est alors perçue non comme un élan de courage mais comme un transfert de responsabilité.

C. La mise en place d'une "ligue" : une armée d'opérette
L'idée d'une "ligue" prend forme, mais ses bases sont immédiatement sapées par la description de son lieu de formation et de ses motivations. Le rat court "en diligence" vers "l'office, qu'on nomme autrement la dépense", euphémisme amusant pour désigner le garde-manger. L'image de "maints rats assemblés [qui] faisaient aux frais de l'Hôte une entière bombance" est loin de celle de soldats dévoués : elle dépeint une assemblée de gloutons insouciants et profite au premier chef du garde-manger humain, révélant une absence totale de sens moral ou de souci d'autrui. La panique du maître rat, qui arrive "les sens troublés" et "les poumons tout essoufflés", bien que décrite avec l'hyperbole comique, parvient à galvaniser la troupe. Mais la véritable motivation est révélée par la substitution pronominale astucieuse : après avoir dit qu'il fallait "secourir la souris", le maître rat brandit le danger d'une faim potentielle du chat qui, "S'il manque de souris, voudra manger des rats". Le "noble projet" (v. 30), expression ironique, se mue alors en un plan purement égoïste de sauvegarde. L'enthousiasme général "Sus ! sus ! courons aux armes" (v. 29) est alors celui d'une foule manipulée par la peur de ses propres intérêts.

Le dénouement satirique : l'échec de la ligue et le triomphe du réel

La seconde partie de la fable se concentre sur la confrontation absurde et le retour immédiat à la réalité, soulignant l'impuissance des discours face au danger.

A. L'efficacité implacable du prédateur
Face à la lente et bruyante organisation des rats, le chat opère avec une efficacité et une rapidité déconcertantes, typiques des prédateurs. Alors que les rats "allaient tous comme à la fête, / L'esprit content, le cœur joyeux", insouciants de la gravité de la situation, le narrateur nous informe avec une froide objectivité : "Cependant le chat, plus fin qu'eux, / Tenait déjà la souris par la tête." Le terme "Cependant" introduit une rupture brutale, une antithèse entre l'illusion collective et la réalité tragique déjà accomplie. Le chat n'a eu besoin ni de ligue, ni de discours. Son "plus fin qu'eux" condense la différence d'intelligence et d'efficacité. La victime, la souris, n'a plus aucune voix ; elle est une simple prise, la démonstration tangible de l'inéluctable loi de la nature. La Fontaine, avec une économie de moyens, montre le destin irrémédiable de l'individu face à un danger omniprésent et sans pitié.

B. La fuite éperdue : le basculement dans la couardise collective
La confrontation directe avec le chat marque le point de bascule de la fable, révélant la véritable nature de la "ligue". Les rats s'avancent à "grands pas", image encore pleine d'une feinte assurance. Mais la seule apparition et la simple "gronde" du chat suffisent à transformer l'ardeur proclamée en panique générale. Le chat "marche au-devant de la troupe ennemie", un seul prédateur faisant face à toute une "ligue", l'intimidation étant suffisante. À ce "bruit", les "très prudents rats" – autre antiphrase mordante de La Fontaine – ne tardent pas à déjouer les attentes. Leur "prétendu fracas" est vite abandonné au profit d'une "retraite fortunée", euphémisme par excellence pour qualifier une fuite lâche et rapide. L'adjectif "fortunée" ici sonne creux, démasquant l'habileté à se dérober au danger plus qu'à le surmonter. La belle solidarité s'écroule en un instant.

C. La portée morale et satirique : la critique du discours vain et de la prudence égoïste
La conclusion est une apothéose de l'ironie. Le projet "noble" s'est transformé en débandade individualiste : "Chaque rat rentre dans son trou". Le retour au trou symbolise l'égoïsme fondamental et le démenti total de l'engagement initial. La phrase finale "Et, si quelqu'un en sort, gare encor le matou !" sert de maxime à cette fable. Elle révèle une vérité intemporelle : l'individu (rat ou humain) confronté à un danger vital retourne instinctivement à sa protection personnelle, les promesses de bravoure collective étant de vains mots. La fable dénonce ici la légèreté des paroles face aux actes, la prépondérance de la prudence personnelle (déguisée en couardise) sur toute velléité d'héroïsme. La Fontaine se moque de cette pseudo-sociabilité opportuniste et met en lumière une nature humaine trop souvent encline au beau discours tant que le danger est lointain.




À travers le divertissement du petit apologue animalier, "La Ligue des rats" de La Fontaine propose une critique incisive et intemporelle des travers humains. En dépeignant l'inconséquence du maître rat vaniteux et la lâcheté collective de l'assemblée, La Fontaine expose l'hypocrisie de la solidarité intéressée et la faiblesse des belles paroles face à la réalité crue du danger. Le triomphe implacable du chat illustre l'échec programmé de toute entreprise basée sur des illusions et l'individualisme déguisé. La fable est ainsi une leçon de désenchantement sur les grandes assemblées, les discours enflammés et les vaines promesses d'un courage qui ne résiste pas au premier test de la confrontation. Elle nous rappelle, avec une pointe de cynisme, la permanence des instincts primaires d'autoconservation face à la fragilité des idéaux collectifs.


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