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L'Ensorcelée, un roman de Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Publié en feuilleton en 1852 et en volume en 1855, est une œuvre singulière mêlant le roman historique, le récit fantastique noir et un engagement idéologique fort.
Contexte et Objectifs de l'Œuvre
Ancrage Régional et Historique : Barbey d'Aurevilly situe son œuvre dans une Normandie authentique, rugueuse, et ancrée dans la Chouannerie normande. L'auteur s'engage à faire œuvre normande et à "réparer le déni d'Histoire" fait aux Chouans, ces "soldats de buissons" considérés comme les "perdants" d'un monde révolu.
Structure Narrative : Le roman s'organise autour d'un cheminement mythique et d'une tradition orale. L'histoire est transmise au narrateur (qui la raconte "à sa manière") par un herbager nommé Tainnebouy, qui lui-même s'inspire de multiples récits locaux (les dieries ou jaseries). Barbey cherche moins à restituer une histoire factuelle qu'à "récréer l'ambiance d'une époque".
Engagement Idéologique : Le texte est traversé par les pensées réactionnaires et religieuses du narrateur, qui exprime un sentiment de "c'était mieux avant".
Intrigue et Personnages Principaux
L'histoire commence lorsque le narrateur et Maître Tainnebouy traversent la lande de Lessay, un lieu sinistre et hanté, et entendent la "sinistre clameur" d’une cloche, prétendument celle de «la messe de l’abbé de La Croix-Jugan».
1. L'Abbé de La Croix-Jugan : Ancien Chouan, il est horriblement défiguré après un suicide manqué et une mutilation infligée par les "Bleus". Il se retire à Blanchelande en attendant l'absolution de l'Église. Il est indifférent à la passion qu'il inspire.
2. Jeanne-Madeleine de Feuardent : Noble, elle est devenue, par les conséquences de la Révolution, Maîtresse Le Hardouey, épouse d'un riche paysan acquéreur de biens nationaux. Elle est l'"ensorcelée" éconduite, consumée par une violente passion pour l'abbé. Elle et l'abbé semblent "frappés de malédiction".
Poussée à bout par le froid dédain de l'abbé, Jeanne décide de se venger, faisant apparemment appel aux pouvoirs surnaturels des bergers nomades. Le Hardouey, son mari (dont le positivisme bourgeois méprise le légendaire collectif), est victime d'une vision surnaturelle dans laquelle il voit, par un miroir magique, sa femme et l'abbé lui brûler le cœur.
Le drame se conclut tragiquement : Jeanne est retrouvée noyée. Plus tard, Le Hardouey demande aux bergers un moyen de se venger de l'abbé. Finalement, le jour de Pâques, alors que l'abbé de La Croix-Jugan célèbre de nouveau la messe, il est frappé d'une balle et s'effondre sur l'autel.
Le Rôle du Fantastique
Ambiguïté et Réalisme : Le surnaturel éclate au sein d’un terreau hyper-réaliste, Barbey tirant le fantastique "comme d'une gangue" de la réalité normande.
L'ambiguïté demeure : s'agit-il d'un ensorcellement magique ou d'une simple passion psychologique ?
La Légende Finale : La cloche entendue au début devient légende. Selon le forgeron Pierre Cloud, il aurait vu le fantôme de La Croix-Jugan célébrer une messe impossible et désespérée dans l'église fermée de Blanchelande, contraint de recommencer indéfiniment avant la consécration.
Vision du Monde : Le fantastique sert l'idéologie du roman en infligeant une "revanche" aux vainqueurs de l’Histoire, comme Le Hardouey, qui détruisent les croyances et les mythes, et en célébrant l'imagination comme la "plus puissante réalité".
L'Ensorcelée est à la fois un hommage fervent et tragique aux "perdants" de la Chouannerie, et une exploration sombre des passions humaines et du surnaturel dans une Normandie où l'histoire, la mythologie et la malédiction s'entremêlent. Baudelaire lui-même considérait l'œuvre comme un "chef-d'œuvre".