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Le roman de Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la Charrette, met en scène le concept de l’amour courtois (fin’amor) qui est non seulement le moteur de l'intrigue, mais aussi un nouveau code de valeurs qui supplante la chevalerie traditionnelle.
1. Lancelot : Le Martyr de l'Amour
Lancelot incarne l'amant-serviteur absolu, faisant de sa passion pour la reine Guenièvre le principe directeur de son existence.
Une Passion Duale : Cet amour lui confère une énergie surhumaine, le rendant invincible (capable de triompher d'épreuves comme le Pont de l’Épée), mais le rend également totalement dépendant et vulnérable à l'égard de la reine.
La Souffrance Sublime : Lancelot vit le paradoxe de la "souffrance heureuse" : la douleur endurée pour l'être aimé devient une preuve de dévouement et un plaisir mystique. Son abandon de soi est total, au point de traiter le peigne de la reine comme un saint sacrement (une relique amoureuse).
L'Abandon de la Raison : Mû par la passion (démesure), il pose des actes irrationnels, comme être prêt à se jeter d’une fenêtre à la simple vue de Guenièvre, ignorant tout instinct de survie.
2. Guenièvre : La Dame Souveraine et Juge
Dans la logique courtoise, la dame occupe une position de suzeraineté et son désir fait loi. Guenièvre est la maîtresse du jeu amoureux.
L'Exigence Absolue : Elle exige une soumission instantanée et inconditionnelle. Le célèbre épisode où elle reproche à Lancelot de n'avoir hésité que de "deux pas" avant de monter dans la charrette de l'infamie démontre que la faute réside dans l'hésitation à obéir à l'Amour, et non dans l'acte lui-même.
Redéfinition de l'Honneur : Pour la reine, l'honneur chevaleresque traditionnel (l'estime publique) n'a aucune importance face au devoir d'amant. La récompense suprême pour Lancelot est le pardon et la faveur de la reine.
3. La Révolution Idéologique et la Subversion
Le roman est une démonstration idéologique qui fait de la fin'amor une force transcendante, voire subversive.
Le Duel des Chevaleries : Chrétien de Troyes met en contraste Lancelot, le chevalier de la démesure dicté par l'Amour, et Gauvain, le chevalier de la mesure, loyal à l'idéal arthurien classique et à la raison. Le fait que Gauvain échoue là où Lancelot réussit prouve la supériorité de la dévotion passionnée.
Une Religion Séculière : La fin'amor fonctionne comme une religion de l'Amour où la Dame remplace Dieu, et le chevalier se fait son vassal. Lancelot sacrifie son honneur, le bien le plus précieux d'un chevalier, par dévotion quasi mystique.
Le Paradoxe Transgressif : Cette "spiritualité de l'amour" est audacieuse car elle divinise un amour adultère. Bien que l'union secrète des amants soit décrite comme un accomplissement quasi spirituel, ce bonheur est éphémère et la séparation est un "martyre" (le corps part, l'âme demeure). L'œuvre de Chrétien, commandée par Marie de Champagne, est une dissertation romancée qui explore ce paradoxe : un homme trouve son honneur en violant les codes sociaux pour suivre la loi de l'amour.