L-P Fargue - Dîners de lune - Cirques et clowns - analyse

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L-P Fargue - Dîners de lune - Cirque et clown - analyse

Cirques et clowns

En France pas de village ou de gros bourg, où par l’odeur et la musique, sinon par des infiniment petits à peine perceptibles on ne soit, le matin même de son arrivée, prévenu du cirque. Un invisible héraut a parcouru votre sommeil, surtout le sommeil des enfants, et il a fait connaître à ces parties de la sensibilité qui s’intéressent à la chose, que le cirque était là, rond, grisâtre, encombré de ses roulottes, tout sonore de ses animaux, et répandu à la ronde par les émanations si promptes et si significatives de son crottin. Le cirque est là, avec son passé, ses légendes, son pittoresque, et surtout cet air naturel qui fait que personne, dans les plaines ou sur la montagne, place d’Italie ou sur les remparts de Marseille… personne ne s’en étonne.
[…] Par ses fauves et ses funambules, ses chevaux et ses clowns si tristes, si vrais, si purs, le cirque est le dernier chaînon qui nous reste du lien, du cordon ombilical par quoi nous étions, par quoi nous sommes encore en communication avec le commencement du monde, avec le Paradis, avec les premiers tâtonnements des Messieurs et des Dames sur cette terre de serpents, d’éclairs et de littérateurs. […]
Quelle que soit la dose d’indifférence que l’on ait absorbée, on rit de toute sa condition d’homme. On rit parce que c’est humain, et dangereux : n’oubliez jamais, en entrant comme en sortant, que le cirque est une institution sérieuse. Nous nous y amusons sans doute, et principalement quand nous sommes enfants, c’est-à-dire aux heures des constructions de l’esprit, de la peinture quasi géniale et de la cruauté sans remords. Nous nous y amusons parce que des bêtes et des grimaces s’y trouvent réunies, rassemblées en une sorte de monstre en aggloméré qui pète de la musique et rugit des visions. Parce que le cirque, au fond, est une superbe image synthétique. Nous nous y amusons, mais tout en sachant bien que nous y frisons aussi la mort. Ne venez pas me dire que ce n’est pas vous qui vous balancez sur un trapèze, qui enfilez, motocyclette entre les cuisses, les aiguilles de la mort ! Car nous participons tous. De secrètes informations, au plus aigu des réminiscences animales, nous rappellent à tout moment, sous le ciel rose des flonflons, que le cirque est naturel, que cette anxiété que nous éprouvons devant les acrobates et les danseuses de corde, les cygnes savants ou les illusionnistes, c’est l’anxiété même du monde. Nous remontons ensemble avec les 5 000, les 10000 places des grands spectacles communautaires, nous remontons vers nos premières difficultés, nos premiers jeux, nos premiers frissons pour vivre : les escalades, les luttes pour un fruit, les longs ennuis des âges de pierre et de fer. Le cirque terminait sous les feux, il y a des siècles et des siècles, les jeux impurs des hommes et leur soif de vertiges…


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