Cahier d'un retour au pays natal - Présentation du recueil ⇢

Cahier d'un retour au pays natal - Il s'était d'abord annoncé Noël

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Synthèse : L’extrait décrit l’avènement de Noël, perçu comme une expérience sensorielle intense et paradoxale. L’anticipation festive, initialement marquée par un «picotement de désirs» et un «bourgeonnement de rêves imprécis», culmine dans une célébration communautaire exubérante, loin des manifestations publiques traditionnelles. La fête, ancrée dans l’intimité d’un espace clos, se caractérise par une profusion de mets et de boissons, une cacophonie joyeuse et une libération des corps. Cependant, cette apogée euphorique bascule, révélant une dimension sombre où la joie se transforme en peur et angoisse, avant de s’évanouir dans les brumes du rêve. La fin évoque un retour à la réalité, empreint de mélancolie et de sensations olfactives et auditives persistantes, suggérant une cyclicité des émotions humaines.

Il s'était annoncé d'abord Noël par un picotement de désirs, une soif de tendresses neuves, un bourgeonnement de rêves imprécis, puis il s'était envolé tout à coup dans le froufrou violet de ses grandes ailes de joie, et alors c'était parmi le bourg sa vertigineuse retombée qui éclatait la vie des cases comme une grenade trop mûre.

   Noël n'était comme toutes les fêtes. Il n'aimait pas à courir les rues, à danser sur les places publiques, à s'installer sur les chevaux des bois, à profiter de la cohue pour pincer les femmes, à lancer des feux d'artifice au front des tamariniers. Il avait l'agoraphobie, Noël. Ce qu'il lui fallait c'était toute une journée d'affairement, d'apprêts, de cuisinages, de nettoyages, d'inquiétudes,

   de-peur-que-ça-ne-suffise-pas,

   de-peur-que-ça-ne-manque,

   de-peur-qu'on-ne-s'embête,

   puis le soir une petite église pas intimidante, qui se laissât emplir bienveillamment par les rires, les chuchotis, les confidences, les déclarations amoureuses, les médisances et la cacophonie gutturale d'un chantre bien d'attaque et aussi de gais copains et de franches luronnes et des cases aux entrailles riches en succulences, et pas regardantes, et l'on s'y parque une vingtaine, et la rue est déserte, et le bourg n'est plus qu'un bouquet de chants, et l'on est bien à l'intérieur, et l'on en mange du bon, et l'on en boit du réjouissant et il y a du boudin, celui étroit de deux doigts qui s'enroule en volubile, celui large et trapu, le bénin à goût de serpolet, le violent à incandescence pimentée, et du café brûlant et de l'anis sucré et du punch au lait, et le soleil liquide des rhums, et toutes sortes de bonnes choses qui vous imposent autoritairement les muqueuses ou vous les distillent en ravissements, ou vous les tissent de fragrances, et l'on rit, et l'on chante, et les refrains fusent à perte de vue comme des cocotiers :

   Alleluia

   Kyrie eleison... leison... leison,

   Christe eleison... leison... leison.

   Et ce ne sont pas seulement les bouches qui chantent, mais les mains, mais les pieds, mais les fesses, mais les sexes, et la créature toute entière qui se liquéfie en sons, voix et rythme.

   Arrivée au sommet de son ascension, la joie crève comme un nuage. Les chants ne s'arrêtent pas, mais ils roulent maintenant inquiets et lourds par les vallées de la peur, les tunnels de l'angoisse et les feux de l'enfer.

   Et chacun se met à tirer par la queue le diable le plus proche, jusqu'à ce que la peur s'abolisse insensiblement dans les fines sablures du rêve, et l'on vit comme dans un rêve véritablement, et l'on boit et l'on crie et l'on chante comme dans un rêve, et l'on somnole aussi comme dans un rêve, avec des paupières en pétales de rose, et le jour vient velouté comme un sapotille, et l'odeur de purin des cacaoyers, et les dindons, qui égrènent leurs pustules rouges au soleil, et l'obsession des cloches, et la pluie,

   les cloches... la pluie...

   qui tintent, tintent, tintent...


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