Qu'est-ce qu'un mouvement littéraire? ⇢

La "Négritude"

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Synthèse : La Négritude, mouvement né dans les années 1930 par des écrivains noirs, prône une expression authentique de la culture et de l'histoire africaine, en réaction à l'aliénation imposée par la culture blanche. Ce courant, symbolisé par le poème de Césaire, vise à révéler l'histoire africaine et à valoriser les racines noires à travers la littérature orale et la poésie. Malgré les luttes pour l'indépendance, la Négritude est critiquée pour son manque de diversité, menant à l'émergence ultérieure de la Créolité dans les années 1980. Ce nouveau mouvement, incarné par Confiant, Bernabé et Chamoiseau, met en avant l'identité antillaise à travers le créole, symbole de la diversité culturelle et de la reconnaissance des différentes influences présentes dans les Antilles.

La Négritude

On peut la dater de la revue Légitime Défense, lancée en 1932 par trois jeunes étudiants martiniquais, Étienne Léro, Jules Maunerot et René Ménil, la naissance de ce mouvement : ils y critiquent cette aliénation dépeinte par Léro : « L'Antillais, bourré à craquer de morale blanche, de culture blanche, de préjugés blancs, étale dans ses plaquettes l'image boursouflée de lui-même. » À partir de ce constat et de leur choix politique du communisme, ils réclament de l'écrivain noir une expression authentique de la culture, de l’histoire, de la personnalité, qui se fasse « l’écho des haines et des aspirations de son peuple opprimé ». Le jour même de sa parution, la revue est censurée, les étudiants rédacteurs perdent leur bourse… mais leurs idées se répandent dans des réunions.

En 1934, un nouveau journal, L’Étudiant noir, va plus loin : les trois fondateurs, Léopold Sédar Senghor, du Sénégal, Aimé Césaire, de Martinique, et Léon Gontran Damas, de Guyane veulent, en effet, unir tous les noirs en ne se contentant de dénoncer l’assimilation, mais en proposant un moyen d’émancipation : retourner aux sources de l’âme noire, à ses origines, à son histoire, à sa culture…

Le mot « négritude » est employé pour la première fois par Aimé Césaire dans son poème Cahier d’un retour au pays natal, publié d’abord en 1939 dans la revue Volontés. Il la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture. »

Il s’agit donc, d’une part de raconter la véritable histoire du monde africain, de la traite, du travail forcé, de la colonisation qui a forgé son destin, d’autre part de replonger dans leurs racines africaines, pour en restituer les valeurs profondes, de faire revivre, par exemple, la littérature orale, les grandes épopées, les contes et les légendes transmis lors des veillées, de retrouver, notamment dans la poésie, le rythme même des langues d’origine. 

Ce mot, créé par Aimé Césaire vers 1936, a été ainsi défini par Léopold Sédar Senghor dans l’ouvrage, La Poésie de l’action :
« La négritude se présente sous deux aspects : objectif et subjectif […]. C’est objectivement l’ensemble des valeurs de civilisation du monde noir, dont le sens de la communion, le don de l’image analogique, le don du rythme fait de parallélismes asymétriques. D’un mot c’est une certaine dialectique, mieux une symbiose entre l’intelligence et l’âme, l’esprit et la matière, l’homme et la femme, etc. La négritude est aussi une certaine volonté et une certaine manière de vivre les valeurs que voilà. C’est surtout ce dernier sens que lui donne Aimé Césaire. […] Le mot négritude, sur le plan grammatical est irréprochable. Le suffixe « -itude » sert à former des mots abstraits pour désigner une certaine qualité […]. Pour désigner l’ensemble des peuples noirs, nous avons le mot de « négrerie ». Pour désigner le pays des Noirs, j’ai repris le vieux mot de « Nigritie ». On pourrait employer le vieux mot de « négrisme » pour désigner une doctrine fondée sur « un racisme noir antiraciste », pour parler comme Sartre. Mais c’est là un mot que je n’aime pas employer, parce que notre mouvement, n’est pas ce qu’on nous a reproché. On nous a accusés en effet de le sous-tendre par la haine du blanc, et l’on a présenté le mouvement de la négritude comme un mouvement raciste. Il n’en n’est rien. C’est pourquoi nous n'avons jamais employé à notre compte le mot de "négrisme"

Un temps suspendu par la guerre, le courant reprend avec la fondation, en 1949, de la revue Présence africaine, prolongée par une maison d’édition, qui va permettre à bien des jeunes écrivains noirs de publier sans contraintes, à un moment où la décolonisation n’est pas encore réalisée. En 1956, le Premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris, puis un second à Rome, en 1959, assurent à la Négritude une plus large diffusion. Deux tendances se manifestent alors, définies par Senghor :

  • une « Négritude des sources », telle que la réclame l’historien malien, Amadou Hampâté Bâ : que « la sauvegarde des traditions orales soit considérée comme une opération de nécessité urgente au même titre que la sauvegarde des monuments de Nubie. » Ainsi sont collectées les épopées, les contes et les légendes, et de nombreuses autobiographies relatent les coutumes et les traditions.

  • une « Négritude de Libération », qui entreprend une lutte contre la domination coloniale persistante.

Mais les luttes pour l’indépendance mettent un frein à ce courant, dont les auteurs sont contestés comme le fait l’écrivain nigérian Wole Soyinka : « « Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore. »

De l'Antillanité à la Créolité

Un autre reproche est adressé à ce courant : être trop monolithique en mettant l’Afrique au cœur de l’identité des Antilles, c'est-à-dire ne pas tenir compte des particularités apportées par leur contexte particulier et par les adaptations qu’il a imposées. Elles ont profondément modifié les mentalités. Ainsi, dans les années 60, Édouard Glissant met l’accent sur l’identité complexe des Antilles, au confluent de l’Afrique, de l’Europe, de l’Amérique et même de l’Asie avec les Indiens et les Chinois, donc un métissage culturel et un plurilinguisme qui a donné naissance au créole. Il invite donc les écrivains à se réapproprier pleinement la terre antillaise afin de se réapproprier soi-même au lieu de "se perdre" dans le mythe d’une identité africaine irrémédiablement perdue.

Ce mouvement a conduit, dans les années 80 à la Créolité, telle que la posent Raphaël Confiant, Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau dans un manifeste, en 1982, approfondi dans Éloge de la créolité, essai paru en 1989 : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles. » Le mouvement ouvre à nouveau la perspective, en considérant que l'identité antillaise s’incarne dans le créole, emblématique de la diversité culturelle . Ainsi Confiant a été le premier à publier des romans en langue créole, dans une volonté de restituer pleinement l’ethnologie, la sociologie, et les aspirations du peuple antillais, selon les objectifs posés dans Éloge de la créolité : Et cela, non pas tant à la fin d’être la voix de ceux qui n’ont pas de voix, que de parachever la voix collective qui tonne sans écoute dans notre être, d’en participer lucidement et de l’écouter jusqu’à l’inévitable cristallisation d’une conscience commune. […] Nous faisons corps avec notre monde. Nous voulons, en vraie créolité, y nommer chaque chose et dire qu’elle est belle. Voir la grandeur humaine des djobeurs. Saisir l’épaisseur de la vie du Morne Pichevin. Comprendre le marché aux légumes. Élucider le fondement des conteurs. Réadmettre sans jugement nos « dorlis », nos « chouval-twa-pat », « soukliyan ». Prendre langue dans nos bourgs, nos villes. Explorer nos origines amérindiennes, indiennes, chinoises et levantines, trouver leurs palpitations dans les battements de nos cœurs. Entrer dans nos pitts, dans nos jeux de « grendé », dans toutes ces affaires de vieux nègres à priori vulgaires. C’est par ce systématisme que se renforcera la liberté de notre regard.

Mais l'emploi du créole limitant la diffusion des œuvres, très vite les auteurs de la créolité ont cherché d'autres perspectives pour intégrer la langue créole dans l'écriture en français.

   

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