Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s'allume,
Leurs culs en rond
A genoux, cinq petits,-misère!-
Regardent le boulanger(1) faire
Le lourd pain blond...
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l'enfourne
Dans un trou clair:
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
Chante(2) un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne,
Façonné, pétillant et jaune,(3)
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Quand(4) ce trou chaud souffle la vie;
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres petits(5) pleins de givre,
Qu'ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au grillage(6), chantant des choses,
Entre les trous,
Mais bien bas, -comme une prière...(7)
Repliés vers cette lumière
Du ciel rouvert,
Si fort, qu'ils crèvent leur culotte
Et que leur lange blanc(8) tremblotte
Au vent d'hiver...
(1) Boulanger s'écrira avec une majuscule dans la copie de Verlaine.
(2) grogne au lieu de chante dans la version Verlaine
(3) Quand pour quelque medianoche
Plein de dorires de brioches dans la version remise à son ami Aicard en 1871 et Façonné comme une brioche dans la version publiée par Verlaine.
(4) Que au lieu de quand dans les deux versions Aicard et Verlaine
(5) Jésus au lieu de petits dans la version Verlaine.
(6) treillage au lieu de grillage dans les deux version, chantant au lieu de disant dans la version Aicard et grognant dans la version Verlaine.
(7) Des chuchotements de prière, dans la version Aicard et Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières dans la version Verlaine.
(8) chemise au lieu de lange blanc dans la version Verlaine[/size:2cn80w03][/list:u:2cn80w03]
Ce poème inspiré par les petits mendiants de Charleville accroupis un soir d'hiver devant le soupirail d'une boulangerie est un tableau de genre, croqué, dira plus tard Verlaine, avec le crayon de Goya ou de Murillo, quelque chose à la fois de « gentiment caricatural et de si cordial », une scène réaliste mais où semble passer aussi un lointain regret de la chaleur du sein, de la tendresse du foyer que Rimbaud enfant n’avait guère connue. Il y a mis une part vraie de lui-même.
Le mot « effaré » lui était cher : il l’employa dans ‘’Ophélie’’, dans ‘’Accroupissements’’, dans ‘’Tête de faune’’, etc. ; il était employé aussi par Banville et était un des maîtres mots de Hugo