Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;
Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
- Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...
- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;
Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
- Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...
- Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,
Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Le poème semble présenter un double sens, et a du reste été différemment compris. Pour certains commentateurs, Rimbaud veut opposer le dédain de Dieu pour les riches présents, les rites somptuaires, et son affection pour les petits, les pauvres qui n’ont qu’ « un gros sou » à lui donner, pour les mères affligées. Pour d’autres, l’intention est satirique : ce Dieu qui dort pendant que les êtres humains s’entretuent, qui « rit » de satisfaction devant la somptuosité de son culte, qui s’endort pendant les « hosannah », ne peut être réveillé que par le bruit de l’argent. Cette dernière interprétation est plus probable si l’on tient compte de l’attitude assez vivement anticléricale prise par Rimbaud à partir de l’été de 1870.
«Le mal» était déjà évoqué dans ‘’Le forgeron’’ : «Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal…» et Delahaye rapporta que son ami disait « bien connaître les préjugés, les ridicules, les erreurs, enfin le mal, pour en hâter la destruction », en parlant de la littérature réaliste. Mais le titre ne se rapporte pas très clairement au texte : s’agit-il seulement de «la folie épouvantable » qu’est la guerre? ou de la conception fausse de la religion, qui fait que Dieu est indifférent aux massacres? «Dieu, c’est le mal» avait dit Proudhon.
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