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Rimbaud - Recueil de Douai - À la Musique - analyses

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Le poète dresse dans "A la musique" une galerie de portraits satirique de la bourgeoisie de Charleville, ville dans laquelle il a passé son enfance régentée par une mère “aussi inflexible que soixante-treize administrations à casquettes de plomb”. Lorsqu'il écrit ses vers, il n'a que 16 ans...

Place de la Gare, à Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,
Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

- L'orchestre militaire, au milieu du jardin,
Balance ses schakos dans la Valse des fifres:
- Autour, aux premiers rangs, parade le gandin;
Le notaire pend à ses breloques à chiffres.

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs:
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités
Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent, et reprennent: "En somme!..."

Épatant sur son banc les rondeurs de ses reins,
Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde - vous savez, c'est de la contrebande; -

Le long des gazons verts ricanent les voyous;
Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs, et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

- Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,
Sous les marronniers verts les alertes fillettes:
Elles le savent bien; et tournent en riant,
Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot: je regarde toujours
La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles:
Je suis, sous le corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

J'ai bientôt déniché la bottine, le bas...
- Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas...
- Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...



C’est une alerte caricature des « bourgeois poussifs » de Charleville écrite probablement peu avant la déclaration de guerre. On y trouve un emprunt très net à ‘’Promenade d’hiver’’ de Glatigny :
« Sur la place, écoutant les accords
D’un orchestre guerrier, leurs beaux habits dehors,
Mille bourgeois joyeux flânent avec leurs femmes,
Dont les vastes chapeaux ont des couleurs infâmes […]
Moi, je suis doucement les filles aux yeux doux,
À qui le rire met de jolis petits trous
Au visage, et qui vont alertes et discrètes,
Cueillir furtivement la fleur des amourettes. »
Baudelaire avait également évoqué dans ‘’Les petites vieilles’’ les musiques militaires « dont les soldats parfois inondent nos jardins ».
Mais, si Rimbaud a eu des inspirateurs, il faut remarquer l’originalité grandissante du style et le pittoresque des expressions utilisées pour décrire avec verve les « bourgeois poussifs ».


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