Apollinaire - L'Esprit nouveau et les poètes ⇢

Vie et oeuvre de Apollinaire

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Guillaume Apollinaire : L'Enchanteur aux Mille Visages

Synthèse : Guillaume Apollinaire, figure emblématique, apparaît comme un «mystificateur magnifique», un poète paradoxal, tiraillé entre héritage romantique et audace moderniste. Son œuvre, d'une richesse textuelle foisonnante, s'articule autour de deux axes majeurs : l'un puisant aux sources romantiques, hanté par le temps et la mort, l'autre explorant l'érotisme et le pouvoir du langage. Cette dualité se manifeste dans «Alcools» et «Calligrammes», deux recueils emblématiques qui témoignent d'une quête de l'Absolu et d'une exploration de l'espace poétique. Apollinaire, «le poète conciliateur par excellence», oscille entre tradition et révolution, cultivant la contradiction et l'invention comme principes fondamentaux de son art. Son lyrisme, fait de ruptures et de surprises, s'incarne dans les figures du «mal-aimé» et de l'«enchanteur», deux thèmes majeurs qui révèlent une vision complexe de l'amour et du mythe. L'analyse de «Zone» éclaire la richesse de son œuvre, annonciatrice des futures doctrines surréalistes. Apollinaire, par son génie, a transformé ses blessures en chants, ouvrant ainsi les portes de la modernité littéraire.

Le Mystificateur magnifique

On l'accusa de modernisme effréné, lui reprochant de s'ouvrir à toutes les tendances littéraires, qu'elles fussent fondées ou non. Héritier du lyrisme romantique et mélancolique, il se fit pourtant l'ouvreur d'une ère nouvelle dans l'art du discours poétique. Contradiction fascinante d'un homme qui portait en lui tous les paradoxes de son époque.

Apollinaire sema la confusion chez ceux qui l'approchèrent, s'entourant de mythes aussi séduisants qu'impénétrables : le mal-aimé aux amours contrariées, le héros de guerre au front troué, le fantaisiste aux frasques légendaires, le maître du scandale qui électrisait les salons, le défenseur acharné d'une cause aussi désespérée que le cubisme naissant.

L'Homme aux mille lectures

L'approche de son œuvre se complique d'une richesse textuelle presque excessive. Lettré d'un raffinement extrême, lecteur boulimique, connaisseur érudit des littératures antiques, classiques et modernes, il embrassa simultanément le folklore populaire et la réalité quotidienne, le galop effrené de la technique moderne et toutes les avant-gardes culturelles, sans jamais négliger les civilisations anciennes ni l'art primitif des peuples d'Afrique.

Il se lança dans l'acte d'écrire avec une telle profusion d'idées et de langages que son œuvre prend l'aspect d'un fascinant collage, assemblant des textes appartenant à des âges et des manières littéraires différentes, comme un musée imaginaire où dialogueraient toutes les époques.

Deux âmes en une seule oeuvre

Son univers créateur s'organise autour de deux grands noyaux intertextuels : l'un puise aux sources romantiques et symbolistes, obsédé par l'écoulement inexorable du temps et la hantise de la mort ; l'autre, résolument moderniste, explore les territoires de l'érotisme, l'irruption du rêve dans le réel, le pouvoir prophétique et magique du langage.

Cette dualité trouve son expression la plus achevée dans ses deux recueils emblématiques : Alcools et Calligrammes.

Alcools : L'ivresse de la désillusion

Alcools rassemble les poèmes de la fin d'amour et de la fin de la foi. C'est la quête éperdue de l'Absolu par un poète qui a perdu "l'habitude de croire", comme il l'avoue avec cette mélancolie qui le caractérise.

Ces poèmes de la destinée naissent du pessimisme romantique face à la fuite du temps, à l'inutilité cruelle de la remémoration dans un temps irréversible. Ils constituent une manière d'exorciser la mort par la magie du langage et de faire triompher la vie comme aube matinale, comme ivresse enivrante, comme plénitude retrouvée.

Alcools annonce et inaugure l'activité poétique moderne. C'est un recueil de poésie brûlante comme l'alcool qui lui donne son nom, traduisant l'ébriété d'une conscience neuve découvrant sans cesse les pouvoirs qu'elle recèle.

Calligrammes : La guerre et l'espace

Les Calligrammes baignent dans l'atmosphère trop présente de la Grande Guerre. Leurs innovations topographiques déconcertent : l'exégèse y a décelé l'émergence d'une poésie de l'espace, succédant à la poésie du temps que révélait le recueil précédent.

Le désir du poète de sentir la vie par tous les sens caractérise ces deux œuvres maîtresses. Boire la vie comme une eau-de-vie constitue une constante d'Alcools, reprise et amplifiée dans Calligrammes.

Le grand conciliateur

Apollinaire se tient en équilibre instable entre la tradition poétique et la modernité. Il est le poète conciliateur par excellence, celui qui veut réconcilier l'héritage du passé et l'audace de l'innovation dans une synthèse miraculeuse.

Il mise souvent dans sa création sur les effets contraires, cultivant l'art de la contradiction féconde. Il aspire à frayer une voie nouvelle à l'inspiration, qui doit se déployer librement, sans entraves ni contraintes. L'écrivain doit s'y abandonner corps et âme, ce qui explique cette multitude de voix intérieures qui traversent et habitent ses poèmes.

Les sortilèges de l'inspiration

Le poète exprime maintes fois sa confiance absolue dans l'inspiration et l'imagination créatrice. Il veut accéder à la vérité par les voies de l'inspiration, de la surprise et de l'invention - cette trinité sacrée de l'art moderne.

Apollinaire érige l'invention et la surprise en principes fondamentaux de l'art moderne, clés magiques grâce auxquelles on peut explorer et conquérir tous les domaines de l'expression.

Comme méthode poétique, il adopte un jeu constant entre le continu et le discontinu. Ses poèmes se présentent comme une association d'images disparates qui expriment le désordre intérieur de l'âme, ce chaos fécond d'où naît la beauté.

Un lyrisme contradictoire

Le lyrisme apollinairien est un lyrisme contradictoire, placé sous le double signe de l'innovation et de la surprise, entraîné dans les efforts du jeu perpétuel entre désordre et ordre, exprimant la multiplication du moi et l'effort héroïque du poète pour en refaire l'unité.

Son lyrisme particulier fait naître, avant l'aventure surréaliste, un discours qui tend à se libérer des cadres rigides de la pensée. Replié sur le discours critique, il interroge le langage par le langage même, dans une démarche liée à la dérision et au scandale salvateur.

Apollinaire se sert du calembour comme d'un outil de libération. À l'instar de Rimbaud, il mise sur les effets de surprise du mot surgi dans un contexte inattendu. Le lecteur se trouve provoqué par des jeux textuels audacieux, par les incohérences verbales voulues et les ruptures syntaxiques calculées.

L'impudeur dont le poète fait souvent preuve, surtout dans sa poésie amoureuse, n'est autre que l'impudeur de l'innovateur qui entend rafraîchir à tout prix les zones archi-connues de l'expression lyrique, en vue de libérer définitivement le poème de ses chaînes.

Entre tradition et révolution

Chez Apollinaire se rencontrent harmonieusement les rythmes classiques et ceux propres aux chansons populaires et aux danses comme la ronde. Il ouvre la voie royale par laquelle des images appartenant à la tradition poétique font carrière dans le discours poétique moderne.

Le mal-aimé et l'enchanteur

Les deux grands thèmes de la poétique apollinairienne sont le mal-aimé et l'enchanteur. La notion de mal-aimé possède une suggestivité bien plus riche que la simple opposition binaire aimé-non aimé.

Cette technique de l'adverbe "mal" antéposé à un adjectif, très fréquente chez notre poète, exprime toutes les menaces, tous les aspects maléfiques de l'existence humaine.

L'amour revêt chez Apollinaire le double aspect de la pureté et de la pornographie, dans une dialectique troublante qui caractérise sa vision du sentiment.

Le mythe de la femme fausse

La recherche de la femme absente du mythe d'Orphée se transforme en découverte amère de la fausseté de la femme présente. Dans toute femme, le mal-aimé reconnaît la fausseté de l'amour même, l'être qui ment, qui s'éloigne et laisse l'homme seul avec sa chanson d'abandonné.

Apollinaire démystifie le mythe de l'androgyne primordial : l'unité de la sphère des deux corps se brise sous les coups du mensonge et de la débauche qui s'y glissent comme des serpents.

Pourtant, le mal-aimé n'est pas un être tragique au sens classique. Il rejette le passé et tout ce qui pourrait l'entraîner dans sa descente intérieure. Il demeure le poète qui garde confiance dans les pouvoirs de son langage et repousse toute tentation pour se consacrer entièrement à son métier.

Dans l'univers apollinairien, la femme est tantôt la sirène tentatrice, tantôt la Loreley fatale. Mais voici le paradoxe : la femme se déshumanise parce qu'elle s'avère incapable d'aimer, tandis que la Loreley s'humanise par le sentiment d'amour qu'elle éprouve. L'amante devient traîtresse, alors que la séductrice traditionnelle devient capable d'amour véritable.

La métamorphose salvatrice

Le mal-aimé guérit de son mal en devenant enchanteur. Ces deux thèmes constituent chez Apollinaire l'espace privilégié du jeu avec les mythes. Cette transformation trouve sa préfiguration dans l'attirance pour le mythe d'Orphée, le dompteur sensible qui veut accéder à la lumière et au soleil par le charme irrésistible de son chant.

Dans sa poésie se rencontrent les grands héros des mythes éternels : Ulysse l'errant, Icare l'audacieux, Orphée le musicien, Dionysos l'extatique, Héraclès le puissant. Mais dans sa vision personnelle, chaque héros mythique devient un anti-héros et démystifie le mythe jusqu'à le rendre égal à la vie même.

La figure mythique centrale du thème de l'enchanteur demeure celle d'Orphée-Icare, l'anti-héros d'une anti-recherche qui fascine par ses échecs même.

Zone : le poème-miroir

Les interprétations du poème Zone révèlent la richesse de l'œuvre apollinairienne : le poète y aspire à la connaissance totale, mais tombe victime de sa propre connaissance tout en entraînant la chute de celle-ci ; on y lit la recherche de la pureté de l'enfance et du temps perdu à la façon proustienne avant la lettre ; c'est un poème de l'errance, de la mélancolie et du retour en arrière ; c'est aussi le poème qui donne la plus vive impression de réalité de toute l'œuvre.

L'Anti-Orphée triomphant

L'anti-Orphée d'Apollinaire, qui échoue dans la recherche de l'amour et de la connaissance, fait paradoxalement la conquête de la poésie. L'aventure du mal-aimé prépare et nourrit la mythologie apollinairienne. Un mythe nouveau, créé par le vainqueur des sirènes, prend naissance sous nos yeux : c'est le mythe de l'enchanteur qui exprime chez notre poète l'élévation comme effet du langage, compensant magnifiquement la chute de la recherche gnostique.

Le temps retrouvé

Les expériences du langage installent le poète dans un présent magique qui lui fait vivre simultanément le passé et l'avenir sous la protection bienveillante du soleil. Cette technique du simultanéisme lui fut inspirée par la révolution picturale de son époque.

Le poème-conversation, l'idéogramme lyrique, le poème-image constituent autant de formes nouvelles du simultanéisme au niveau du discours poétique.

L'héritage surréaliste

Une écriture fondée sur l'inconscient, la surprise et le hasard objectif permet au poète de réinventer la poésie de fond en comble. Ce principe révolutionnaire s'inscrira comme article de foi dans la future doctrine surréaliste, dont Apollinaire aura été, sans le savoir, le prophète inspiré.

Ainsi vécut et créa Guillaume Apollinaire, l'enchanteur aux mille visages, qui transforma ses blessures en chants et ses échecs en victoires poétiques, ouvrant à jamais les portes de la modernité littéraire.

Emdé


   

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