Le premier roman-feuilleton publié, en 1836, est un roman de Balzac intitulé La vieille fille.Le terme "roman-feuilleton" a en fait un rapport avec l'organisation de l'espace de la page du journal: on appelle feuilleton, en terme journalistique du XIXème siècle, la partie inférieure de la page du journal. Et une habitude s'est installée dans les années 1830 de consacrer le bas de cette page à l'impression de textes de littératures; de là découle l'expression "roman-feuilleton". On est passé du terme technique désignant l'emplacement, à la désignation du type de texte ainsi publié. Avant 1836, on publie des romans sous forme de feuilletons, mais cela ne s'appelle pas roman-feuilleton, c'est tout simplement la publication régulière, périodique de textes romanesques, que les auteurs vendent d'abord aux éditeurs de journaux avant de les publier sous forme de volume.
Lorsque nous regardons l'histoire de la publication des romans de Balzac, nous pouvons nous apercevoir qu'à partir des années 1831-1832, Balzac fait publier ses romans d'abord dans la presse et ensuite sous forme de volumes. Ce n'est qu'à partir de 1836, autrement dit à partir de La vieille fille que le roman sera marqué par une stratégie d'écriture dicté par les exigences du découpage en feuilleton.
Mais même si Balzac est l'inventeur du genre, ce n'est pas lui qui compte parmi les grands auteurs de roman- feuilleton. Il y a une trilogie, assez facile a retenir: Alexandre Dumas, Eugène Sue, et Frédéric Soulié. Ces auteurs vont occuper une place considérable dans la presse qui augmente ainsi ses tirages. Le roman-feuilleton est donc un phénomène économique, mais c'est aussi aussi un phénomène qui a à voir avec la sociologie de la littérature (qui lit quoi à quel moment? Quelles sont les relations entre des phénomènes socio-politiques /le développement de l'alphabétisation, de l'enseignement/, des phénomènes socio-économiques /le développement de la presse - ou du livre - à bon marché/, des phénomènes socio-culturels /le statut de la culture littéraire dans la société; la place des bibliothèques/ et la lecture.)
Pour ce qui est de la lecture, on a souvent que le XIXème siècle était le siècle du roman, et en effet on peut constater qu'il y a beaucoup de romans publiés. Mais c'est surtout la sociologie de la lecture qui confirme cet état de fait. Le roman devient le genre le plus populaire. Quand nous disons populaire, il faut donner à ce terme une extension large; c'est-à-dire que cela concerne des secteurs du peuple, dont on a dit un peu trop souvent qu'il lisait peu, ou pas du tout. En fait, on s'aperçoit qu'il lit un peu plus que l'on ne l'a cru, et en particulier dans le milieu des domestiques; et parmi les domestiques, du côté des femmes de chambre. Voilà pourquoi l'on pouvait dire aux alentours des années 1820, que le roman était "un genre pour femmes de chambre". Cela se voulait péjoratif, mais ça correspond aussi à un phénomène assez précis de la sociologie de la littérature.
Pour des raisons économiques liées à l'intérêt des auteurs, A. Dumas, E. Sue, F. Soulié, qui commencent à écrire dans des conditions à peu près semblables, comprennent très vite qu'il faut passer à une vitesse supérieure. C'est particulièrement le cas d'A. Dumas, qui va constituer une sorte d'entreprise d'écriture du roman, recrutant des "nègres", c'est-à-dire de jeunes écrivains qui sont rétribués à la tâche, à la pièce, non pas pour rédiger les romans.
Le premier grand succès du roman-feuilleton, ce n'est pas Les Trois Mousquetaires d'A. Dumas en 1844, ni même Les Mystères de Paris d'E. Sue, en 1842, mais le roman intitulé Les Mémoires du Diable de F. Soulié, publié en 1837 dans le Journal des Débats et aujourd'hui oublié.
Le deuxième succès énorme du roman-feuilleton, c'est Les Mystères de Paris, d'E. Sue (1842-1843), où l'intrigue est plus représentative d'une constante du roman-feuilleton, qui est le combat du bien contre le mal; avec héros positif, qui est le défenseur du bien, de la veuve, de l'orphelin ... et des héros sinistres que le tenant du bien se doit de combattre sans cesse. C'est la structure fondamentale du roman-feuilleton, que l'on va retrouver sous des formes un peu complexes et moins manichéennes dans Les Trois Mousquetaires, où l'on trouve un affrontement du Bien contre le Mal, un affrontement de héros vertueux contre des héros maléfiques.
Dumas comprend parfaitement, avec le succès des Mémoires du Diable et des Mystères de Paris, qu'il y a là un filon a exploiter; d'où Les Trois Mousquetaires (1844), où Dumas va introduire un élément novateur qui est promis à un considérable succès tout au long du XIXème siècle: il va concevoir Les Trois Mousquetaires en fonction d'une suite, puisque Les Trois Mousquetaires , comme nous le savons, est le début d'une trilogie. C'est-à-dire que Dumas va adapter au roman-feuilleton le principe du retour des personnages que Balzac a mis au point dans son système romanesque à partir de 1834. Donc nous avons une technique d'écriture romanesque empruntée à Balzac, et qui va venir se greffer sur l'écriture du roman-feuilleton pour lui donner une dimension, une épaisseur romanesque considérable, et pour donner a ses personnages une constitution romanesque différente de celle que nous trouvons dans le roman-feuilleton type E. Sue ou F. Soulié.
C'est en 1914, avec la première guerre mondiale, que le roman-feuilleton va amorcer son déclin. Mais jusqu'à 1914, toute une partie de la presse aura besoin du roman-feuilleton pour maintenir ses ventes, son succès auprès des lecteurs: il s'agit d'un véritable "produit d'appel", en terme de marketing contemporain.
Deux règles de base président à l'écriture d'un roman-feuilleton
Tout d'abord l'écriture du roman-feuilleton est déterminée par le rythme de la parution; en conséquence, la partie publiée chaque jour en bas de la page du journal possède un nombre à peu près constant de signes typographiques. Il faut donc que le romancier calibre l'écriture de son roman en fonction de la quantité de texte publiable chaque jour.
D'autre part et d'une manière corollaire il faut maintenir l'intérêt du lecteur, essentiel dans le roman-feuilleton, parce que si le roman-feuilleton l'ennuie, il ne va pas acheter le journal le lendemain. Il faut donc calculer ce qui est publié chaque jour de telle façon que cela se termine sur un suspens; qu'on ait envie de lire la suite, qu'il y ait un secret à élucider, qu'il y ait un mystère à éclaircir, qu'il y ait des relation fortes, tendues, entre tel et tel personnage pour qu'on ait envie de savoir comment cela va se passer. Par conséquent l'écriture du roman-feuilleton est un phénomène de rythmique, de scansion particulière du roman. Dès lors, le roman-feuilleton va obéir à une loi fondamentale, celle de la multiplication des évènements, pour que l'action soit une suite de rebondissements, tout en conservant la continuité nécessaire pour que l'unité fondamentale de l'intrigue soit maintenue. C'est donc un jeu extraordinairement subtil entre une intrigue simple et des complication systématiques qui viennent enjoliver cette intrigue simple.
Le roman-feuilleton
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Synthèse : L’étude circonscrit la genèse et l’essor du roman-feuilleton, né en 1836 avec «La vieille fille» de Balzac, et souligne son lien intrinsèque avec l’organisation matérielle des journaux du XIXème siècle. Le texte met en lumière la dimension économique et sociologique de ce genre, soulignant son impact sur la presse et la lecture, notamment auprès des classes populaires. L’analyse met en avant les figures d’Alexandre Dumas, Eugène Sue et Frédéric Soulié, qui ont su exploiter les codes du genre, en particulier le recours à la sérialisation et au suspense. L’auteur détaille les caractéristiques structurelles du roman-feuilleton, notamment son rythme de parution et la nécessité d’entretenir l’intérêt du lecteur par une multiplication des événements et des rebondissements. Enfin, le texte évoque le déclin du roman-feuilleton, amorcé avec la Première Guerre mondiale, tout en soulignant son rôle de «produit d’appel» pour la presse.