A la naissance du mouvement, un constat : société et humanité en crise/crise du roman.
Comme pour beaucoup de mouvements littéraires, le Nouveau Roman exprime une crise des valeurs et pas seulement des valeurs romanesques. Aussi, il intervient à un moment (le début des années cinquante) où les codes romanesques semblent ne plus correspondre aux interrogations sur l’homme et la société telles qu’elles surgissent après la Barbarie nazie et qu’annoncent les événements qui se succèdent depuis. Les romans de Balzac ou de Zola décrivaient des sociétés industrielles nouvelles mais qui fonctionnaient selon des règles précises que l’écrivain donnait justement à voir au lecteur. Le personnage y trouvait ou non sa place (romans d’apprentissage) mais il restait inclus dans un ensemble qui formait un système cohérent. Dans les années 20-45, les évolutions sociologiques (société de masse) et politiques (totalitarisme) font éclater les modèles de représentation du monde et de l’homme. Les sociétés démocratiques en pleine évolution et recomposition n’offrent plus de règles de fonctionnement aussi transparentes ; quant aux sociétés autoritaires et dictatoriales, elles se présentent comme des mécaniques bureaucratiques broyeuses d’hommes. Le monde devient alors absurde comme le dévoilent les romans de Franz Kafka (voir extrait du Procès p.298). C’est ce que désigne bientôt l’expression « le labyrinthe du monde ». L’homme devient alors un étranger dans un monde qu’il ne comprend pas (voir l’attitude de Meursault dans L’Etranger d’Albert Camus p.314). Il est sans identité stable (c’est l’Orlando de Virginia Woolf p. 291), indécis et sans caractère marqué (c’est le héros de L’Homme sans qualités de robert Musil p. 293).
L’apparition du mouvement
En 1953 Alain Robbe-Grillet publie un roman Les Gommes qui obtient un prix littéraire contesté par un journaliste qui utilise de manière péjorative à son encontre le terme de « nouveau roman ». La polémique s’étend à l’éditeur Jérôme Lindon (Les Editions de Minuit) dont on discute les choix éditoriaux. Les romanciers regroupés dans sa maison d’édition seront dès lors considérés comme formant une véritable école littéraire : celle du Nouveau Roman. Certains refuseront l’étiquette mais tous partageront le même refus des codes romanesques traditionnels, en particulier le déroulement chronologique linéaire et la psychologique de caractère type des personnages.
« L’aventure d’une écriture » plutôt que « l’écriture d’une aventure »
Les romanciers s’interrogent sur la manière dont ils peuvent créer l’illusion du réel dans un roman.
La dimension spatiale pose problème dans la mesure où la description minutieuse et réaliste (Balzac, Zola) n’est plus possible dans un monde où les lieux eux-mêmes sont remplis de mystère et d’incompréhension (voir le titre d’Alain Robbe-Grillet Dans le labyrinthe).
La dimension temporelle n’est plus maîtrisable dans la mesure où l’homme troublé dans ses certitudes n’a plus une perception très claire du temps qui passe et où sa conscience ne peut transcrire fidèlement la durée « objective » du temps (voir le titre de Michel Butor L’Emploi du temps).
Dans ces conditions, la recherche d’une illusion romanesque où temps et espace forment un tout cohérent est impossible et de mettre de l’ordre là où il n’y en a pas. Il s’agit dès lors de donner aux mots la puissance d’évocation d’une réalité perçue d’abord par la perception insuffisante des personnages (aventure d’une écriture) plutôt que de prétendre retranscrire dans un espace –temps cohérent des aventures linéaires. Le contenu en lui-même de la narration devient moins important que les modalités de la narration. L’intérêt n’est plus dans le quoi ? mais dans le comment ?. C’est le sens de l’expression « écriture blanche ».
La description ne disparaît pas pour autant ; elle prend la marque de l’incertitude du regard qui se fixe sur le décor, sur les objets. Le lecteur est alors projeté dans un univers instable.
« L’ère du soupçon » (Nathalie Sarraute) (p.315)
Le personnage est la cible des critiques des romanciers : « le personnage aujourd’hui n’est plus que l’ombre de lui-même » (Nathalie Sarraute), « le roman de personnages appartient bel et bien au passé » (Alain Robbe-Grillet). Le personnage du Nouveau roman semble l’héritier direct des romans des années 20-45. Il flotte entre les vagues de ses émotions, qu’il ne comprend pas. Il est dévoré par ses propres souvenirs ou menacé par la prolifération des objets caractéristiques de la société de consommation comme dans Les Choses de Georges Perec.
Après 1970
Le Nouveau Roman perd du terrain sur le plan théorique. Proche des batailles d’idées « subversives » des années 60-70, il ne suit pas l’évolution idéologique des années 70-80 et l’ébranlement des convictions. Il est en outre concurrencé par d’autres écritures romanesques très diverses venant d’auteurs n’appartenant à aucune école comme Michel Tournier (Le Roi des Aulnes, Vendredi ou les limbes du Pacifique). D’autres romanciers inventent d’autres écritures tout en apparaissant comme des héritiers du Nouveau Roman comme Jean-Marie-Gustave Le Clézio (Désert), Patrick Modiano (Voyage de Noces) ou Philippe Toussaint (La Salle de bain, La Télévision).
Le Nouveau Roman
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Synthèse : Le Nouveau Roman naît dans les années 50 en réaction à une crise des valeurs touchant la société et l'humanité, remettant en question les codes romanesques traditionnels. Les écrivains de ce mouvement, regroupés autour des Editions de Minuit, rejettent la linéarité chronologique et la psychologie des personnages pour privilégier une "aventure d'écriture" plutôt qu'une "écriture d'aventure". Ils cherchent à créer une illusion du réel en explorant les dimensions spatiale et temporelle de manière nouvelle, privilégiant le "comment" au "quoi". Le personnage, devenu l'ombre de lui-même, est dépassé par ses émotions et les objets de la société de consommation. Après 1970, le Nouveau Roman perd de son influence théorique, laissant place à de nouvelles formes d'écriture romanesque tout en laissant un héritage à des auteurs comme Le Clézio, Modiano et Toussaint.
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