Le théâtre bourgeois se développe tandis que les petits théâtres expérimentent de nouvelles formes dramatiques. Ce nouveau théâtre suscite des émules de toute l'Europe, car ces auteurs proviennent de cultures différentes. Ces nouveaux dramaturges n'ont pas de chef de file, peut-être un peu Ionesco. L'intrigue, la psychologie, le langage, l'espace et le temps dramatiques sont désarticulés, et laissent sur la scène des personnages drôles et angoissants, des automates ou des gueux, une humanité ontologiquement déchue, accablée encore par la misère, l'injustice et la violence du monde. Aujourd'hui encore, le théâtre contemporain est à la déchirure, aux corps et aux consciences brisés, qui n'empêchent pas une certaine forme de lyrisme paradoxal, torturé ou décousu. Nourri de psychanalyse, de surréalisme et d'expressionisme, ce nouveau théêtre refuse à la fois l'idéalisme et le réalisme, et propose d'être à la fois anti-littéraire, anti-humaniste, pour reprendre Ionesco c'est un anti-théâtre.
I/ Une dramaturgie désarticulée
— 1/ L'espace
— 2/ Le temps
— 3/ L'action
II/ Des personnages désarticulés
— 1/ Une psychologie sans épaisseur
— 2/ Des corps sans cohérence
— 3/ Des anti-héros
III/ Un langage désarticulé?
— 1/ Le langage pour rien?
— 2/ Le langage, du moins pour exister?
— 3/ Le langage te l'humour pour nous sauver?
I/ 1: C'est un lieu clos, vide, hermétique qui symbolise l'enfermement. Dans le théâtre classique, l'espace était le lieu où se développe une action tragique ou comique, alors que dans le théâtre moderne, c'est l'action tragi-comique qui se développe, et parfois même une action sans action. Le décor est minimaliste.
I/ 2: On a un temps totalement détraqué; Les personnages sont au bord du néant, et une impression de nausée quasi-sartrienne naît de cette Contingence existentielle. Ce sont des êtres sans existence, privés d'essence, réduits à leur fonctionnalité dramaturgique. Cela s'explique par la réalité de l'époque: fascisme, Occupation. C'est un théâtre anhistorique.
I/ 3: Elle fonctionne de façon cyclique, sans que rien ne se passe. Il met en scène la vanité et l'inconséquence de toute action: c'est le triomphe de l'absurde. On a un divorce entre le sens et le monde. Les répliques s'enchaînent de manière insensées, automatique et n'aboutissent à aucune action. Ce théâtre sans action se développe dans un cadre amoral et verse volontiers dans une cruauté mécanique. Lorsque la fatigue l'emporte sur la violence, l'action se limite à une gestuelle misérable, à des mimiques de pantins, décrites par des didascalies hypertrophiées.
II/ 1: ce sont de véritables pantins dépourvus de psychologie. Leurs mobiles sont incompréhensibles même pour eux. Le théâtre renonce à l'illusion théâtrale. La scène est le contraire de la vie. Les personnages sont de pures fonctions dramaturgiques. Il s'écarte de la psychanalyse qui prend en compte un sujet. Les personnages sont réifiés et les choses deviennent les sujets de la pièce.
II/ 2: le corps a une place prépondérante, mais c'est un corps sans cohérence. Dans la grande tradition du diasparagmos antique, les corps démembrés donnent l'impression d'une cérémonie tragique, d'un bouc émissaire sacrifié pour le rachat des corps et le salut des âmes. Ces corps demeurent sans âme dans un monde en déréliction, sur une scène.
II/ 3: Ce sont des personnages dont l'identité s'est perdue, érodés par la vie, le temps, la mort. Ce sont des gens qui tentent de fuir leur condition en se travestissant, ou en songeant au suicide, ou qui ne tentent même plus de fuir.
III/ 1: C'est le drame de l'incommunicabilité, le langage dans sa défaillance la plus inepte. Lorsqu'ils s'avisent de penser, les personnages débitent avec une assurance péremptoire les lieux communs les plus éculés, sans ordre ni raison. La mécanique du langage tournant à vide, donne à voir la vanité illusoire de consciences inutiles. Routine et soliloques, mots creux prononcés faute de lieux, phrases réduites à leur plus simple expression. Parataxe, apiopèses, hésitations, réticences.
III/ 2: Le langage a une fonction phatique, qui permet de s'assurer de la présence de l'interlocuteur. Tant que je te parle, c'est que nous existons. Le dialogue permet de faire durer la conversation. Il intervient comme le lieu d'une interrogation métaphysique et existentielle: il sert à communiquer avec soi même surtout, pour exprimer la douleur d'exister, de vivre et de mourir. Dérisoire est la tentative de l'innommable, mais à défaut de nommer, on peut du moins parler, car on existe.
III/ 3: Il suscite dans le malaise un rire atroce, cruel et libérateur en même temps. La banalité répétitive des propos suscite le rire. Il y a des éléments de métaphysique et de clownerie. Alors, le langage et l'humour pourront-ils nous sauver du malheur d'être nés?