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Colette - Chéri - Résumé de l'oeuvre

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Résumé de l'oeuvre

Synthèse : Dans ce roman captivant, l'histoire d'amour compliquée entre Chéri, un jeune homme capricieux, et Léa, une courtisane expérimentée, est racontée à travers leurs conflits, leur passion et leur séparation inévitable. Entre rivalités, manipulations et révélations, les personnages dévoilent leurs faiblesses et leurs désirs, offrant une réflexion poignante sur l'amour et la fin de la jeunesse. Leur relation tumultueuse culmine dans un acte de séparation empreint de tendresse et de sacrifice, laissant entrevoir l'amertume de la réalité et la douleur de l'abandon.

Le roman est composé de 12 chapitres.

Chapitre 1 :

Début in medias res. La scène se déroule en présence des deux héros, Chéri et Léa, dans la chambre de cette dernière. Brève dispute entre les deux protagonistes. « Léa ! Donne-le-moi, ton collier te perles ! Tu m’entends, Léa ? Donne-moi ton collier ! ». […] « Laisse ça, Chéri, tu as assez joué avec ce collier ».

On comprend rapidement qu’ils sont amants, que Chéri est très jeune et que Léa a quant à elle 49 ans. De son nom complet Léa de Lonval, elle est une femme du « demi-monde », une courtisane au haut train de vie. Chéri est quant à lui le fils d’une autre de ces femmes du demi-monde, au comportement d’enfant capricieux. Chéri sort de chez Léa pour se rendre chez sa mère et déjeuner avec Marie-Laure, troisième courtisane, et Edwige, fille de cette dernière et fiancée du jeune homme, pour laquelle il ne semble pas avoir de sentiments (« la belle Marie-Laure et sa poison d’enfant »).

Chapitre 2 :

Léa se rend à son tour chez Mme Peloux, mère de Chéri (de son vrai nom Frédéric Peloux). Nous sommes donc en présence des trois quadragénaires et des deux jeunes gens. Les trois femmes échangent poliment, voire suavement, tout en étant clairement en position de rivales. Au sujet de Léa et Mme Peloux : « Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes légères qu’un homme enrichit puis délaisse, qu’un autre homme ruine, - amitié hargneuse de rivales à l’affût de la première ride et du cheveu blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais l’une avare et l’autre sybarite… Ces liens comptent. Un autre plus fort venait les unir sur le tard : Chéri. »

Vient une analepse qui relate l’enfance puis l’adolescence de Chéri, et enfin la soirée où commence leur liaison.

Chapitre 3 :

Poursuite de l’analepse avec les débuts de l’idylle. Léa ne cesse de se donner des échéances pour quitter Chéri, « le rendre à ses études », échéances qu’elle repousse immanquablement.

« Elle attendait en vain, pour la première fois de sa vie, ce qui ne lui avait jamais manqué : la confiance, la détente, les aveux, la sincérité, l’indiscrète expansion d’un jeune amant, - ces heures de nuit totale où la gratitude quasi filiale d’un adolescent verse sans retenue des larmes, des confidences, des rancunes, au sein chaleureux d’une mûre et sûre amie ».

On notera les surnoms que se donnent parfois les amants l’un à l’autre : Chéri est un « nourrisson méchant » et Léa est « Nounoune ».

Chapitre 4 :

Chéri annonce à Léa son mariage prochain. Elle en rit, ne semblant pas affectée. Il s’agit d’un mariage d’intérêt pour Chéri, qui dit à propos de sa fiancée : « Celle-là, elle n’a pas voix au chapitre […]. Je l’épouse, n’est-ce pas ? Qu’elle baise la trace de mes pieds divins, et qu’elle bénisse sa destinée. Et ça va comme ça ».

La discussion entre les deux amants est brève, mais le lecteur comprend que Chéri est touché par l’apparente indifférence de Léa, qui semble penser qu’elle ne fait que revivre une fois de plus l’expérience bien connue de la rupture.

Chapitre 5 :

Les semaines passent et Léa n’est plus vraiment la bienvenue chez Madame Peloux. Chéri continue ses visites à sa maîtresse et la tient au courant du déroulement des préparatifs du mariage. Le chapitre commence donc par un dialogue, Chéri racontant à une Léa hilare le crêpage de chignon entre les deux mères. Chéri raconte la scène de cette dispute, qui s’est terminée par sa propre intervention. Le jeune homme a eu une bonne répartie et en est fier ; Léa, elle, cesse de rire, car Marie-Laure (mère de la future mariée) a elle aussi su donner une réplique finale, insultante pour Chéri (le traitant de façon voilée de maquereau). Léa se sent personnellement offensée, et responsable, pensant en son for intérieur qu’elle l’a « mal éduqué ».

Reprise du dialogue avec l’évocation du mariage, que Chéri envisage de façon totalement désinvolte. Léa répond : « mais il y a elle […] et il n’y a plus moi ». Chéri est surpris et touché par cette réponse : « Chéri n’attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu’elle ne l’entendît par respirer et redevient pareil à lui-même :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

- Monsieur me comble. […] ". »

Léa se recoiffe en chantonnant, l’air léger, tournant le dos à Chéri, « fière de se dompter si aisément, d’escamoter la seule minute émue de leur séparation […] ».

Chapitre 6 :

Léa se rend à un repas du dimanche chez Mme Peloux, où sont également invitées Mme Aldonza et la baronne de la Berche. C’est une piètre compagnie pour la séduisante Léa : les portraits des deux vieilles femmes sont dépréciatifs (et comiques). « Mme Aldonza, une très vieille danseuse, aux jambes emmaillotées, souffrait de rhumatisme déformant, et portrait de travers sa perruque d’un noir laqué. En face d’elle et la dominant d’une tête et demie, la baronne de la Berche carrait d’inflexibles épaules de curé paysan, un grand visage que la vieillesse virilisait à faire peur. Elle n’était que poils dans les oreilles, buissons dans le nez et sur la lèvre, phalanges velues… ».

La beauté et l’idéal féminin que Léa représente sont exacerbés par cette comparaison : sont mis en valeur son corps désirable (« Léa cambra sa belle taille ») et son intelligence, par son pouvoir de manipulation et sa maîtrise d’elle-même (« elle mit sur son visage une impression de bien-être complaisant, de rêverie repue »). Finalement, cette comparaison est explicitée dans la phrase suivante : « Léa se leva […], jeune parmi ces décombres ».

Arrive la vieille Lili et son jeune amant le prince Ceste, comme une cerise sur ce gâteau peu appétissant. « Peut-être soixante-dix ans, un embonpoint d’eunuque corseté – on avait coutume de dire de la vieille Lili qu’elle « passait les bornes » sans préciser de quelles bornes il s’agissait. Une éternelle gaieté enfantine éclairait son visage, rond, rose, fardé, où les gros yeux et la très petite bouche, fine et rentrée, coquetaient sans honte. La vieille Lili suivant la mode, scandaleusement. […] Un cou large comme un ventre et qui avait aspiré le menton… « C’est effroyable », pensa Léa ».

Les femmes discutent du mariage de Chéri et Edmée, Charlotte étant médisante au sujet de Marie-Laure. Elle commence à se fâcher un peu avec Lili, chacune lançant des piques à l’autre de vile façon (La seconde sur les mœurs dépravées de la première, la première sur l’âge de la seconde).

Léa, en retrait, quitte soudainement la demeure Peloux. On comprend qu’elle est en souffrance, tout en cherchant à sauver sa réputation de femme forte, assumant son libertinage. La voyant, se lever, Mme Peloux lui demande : « Où cours-tu ? Il y a le feu chez toi ?

Léa eu la force d’esquisser un petit rire cachottier :

« Le feu, peut-être… Chut ! pas de questions ! mystère… ».

Les verbes montrent qu’elle n’est plus maîtresse d’elle-même : elle « s’élança », « cria », « s’enfuit ».

Elle prend conscience de sa souffrance et décide de partir quelques temps, non sans laisser planer le mystère sur les circonstances de ce départ soudain. Elle entretient le doute qu’elle avait fait naître chez Charlotte en lui envoyant une lettre (« Tu ne m’en voudras pas si je pars sans te dire au revoir, et en gardant mon petit secret. Je ne suis qu’une grande folle ! … Bah ! la vie est courte, au moins qu’elle soit bonne. […] »).

Chapitre 7 :

Chéri est de retour chez sa mère, toujours fort de son humour cynique ; sa mère arbore une nouvelle tenue de nuit et lui demande son avis ; réponse : « vous avez l’air d’un vieux forçat […]. C’est pas des choses à faire, ou bien on prévient ».

Cependant, il est froid et distant (« il ne riait pas[…]. Le gonflement spasmodique, presque insensible, de ses muscles maxillaires trahissait seul sa nervosité »), ne répond pas à sa mère quand elle lui parle. On apprend enfin la raison de son humeur maussade :

« « Elle est datée de quand, cette lettre ? »

Mme Peloux ouvrit de grands yeux de petit enfant :

« Quelle lettre ?

- Celle de Léa, que tu m’as montrée tout à l’heure ».

Mme Peloux évoque le fameux mystère du supposé nouvel amant de Léa, ne résistant pas à cancaner :

« « Et vous ne savez pas qui c’est ?

- Qui c’est ma merveille ?

- Oui, enfin, le type avec qui elle est partie ? »

Le visage nu de Mme Peloux se fit malicieux :

« Non figure-toi ! Personne ne sait ! La vieille Lili est en Sicile et aucune de ces dames n’a eu vent de la chose ! Un mystère, un mystère angoissant ! ».

Elle poursuit en mentant à son fils en évoquant un jeune homme « peu recommandable » et « très bien de sa personne » (« elle mentait, choisissant la conjecture la plus basse »).

Après avoir critiqué les goûts de sa mère en matière de décoration intérieure, Chéri entre brutalement dans la chambre où se trouve sa femme Edmée. Ils parlent de leur âge et le jeune homme s’étonne de la jeunesse de sa femme (« dix-neuf ans, c’est prodigieux ! Sais-tu que j’en ai plus de vingt-cinq ? »), jusqu’à en être choqué.

Chéri entreprend dans les jours suivants de nombreux aménagements intérieurs ; il se montre capricieux (« je m’en fous. Je paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix ») et fait des affaires avec une grande aisance, se révélant habile entrepreneur (et agissant comme un riche parvenu).

Edmée n’a pas la vie facile chez les Peloux ; ignorée (ou méprisée ?) par son mari (« toi, chose… heu… Edmée ») et attaquée par sa belle-mère (« Charlotte Peloux, exaltée par la proximité d’une victime si tendre, perdait un peu la tête et gaspillait les flèches mordait à tort et à travers… »). Elle ne semble pourtant pas traumatisée, comme on le voit par une évocation de son enfance. Marie-Laure ne ressentait qu’indifférence pour sa fille, puis de la jalousie, ce qui la pousse à marier sa fille pour éviter qu’elle ne lui vole la vedette. Ainsi : « au prix de cette mère d’ivoire et d’or insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n’étaient que roses ». Fred le comprend et se sent soudain en Connivence avec sa femme (« on est quelques chose comme orphelins, nous, pas ? »). Pendant un instant, il tombe son masque de superficialité et pleure, égaré. Il se reprend, disant finalement : « tiens, pourquoi est-ce que je n’aurais pas un cœur, moi aussi ? ».

Chapitre 8 :

Chéri surprend Edmée le nez dans ses papiers. Il se moque en disant « tu cherchais mes lettres d’amour ! ». Il se rend compte en fouillant dans lesdits papiers qu’il n’en a pas, sauf une qu’il ne retrouve pas. « Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard pesant : « Tu n’as rien trouvé ? Tu n’aurais pas pris une lettre commençant […] ». La discussion dégénère et Edmée sort de ses gonds : « Va t’en ! Je te déteste ! Tu ne m’as jamais aimée ! Tu ne te soucies pas plus de moi que si je n’existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu es grossier, tu es… tu es… Tu ne penses qu’à cette vieille femme ! Tu as des goûts de malade, de dégénéré, de… de… […] ».

Chéri ne sait pas comment réagir devant cette réaction impulsive, cette expression de l’émotion, puisqu’il n’est habitué qu’à Léa qui elle est un modèle de retenue savamment étudiée. « Chéri contemplait avec stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et surtout ces larmes, ces larmes… Il n’avait jamais vu tant de larmes… Qui donc avait pleuré devant lui, pour lui ? ».

On retrouve tout de même rapidement le Fred cynique, qui devient amer, à nouveau méprisant. Edmée continue à pleurer, ce qui le lasse ; « si bas qu’il eût soupiré d’ennui, elle l’entendit et se redressa ». Elle lui fait alors des reproches, dont une remarque sur l’amour. Chéri devient très méprisant :

« Peuh ! ça parle.

- Comment ?

- Ca parle et pour dire quoi. Ca se permet, ma parole… ».

S’ensuivent de nombreuses piques, mauvaises, où l’on voit d’ailleurs qu’Edmée n’est pas une petite oie docile. Celle-ci finit par se calmer lorsque Chéri lui fait remarquer qu’elle l’aime. La réciproque ne se laisse pas présager.

Chapitre 9 :

Chéri marche dans la rue, l’apparence soignée et objet de regards désireux. Il se rend chez Léa pour tâcher de faire parler le concierge Ernest ; peine perdue, l’homme ne sait rien sur Léa, ni où elle se trouve ni quand elle reviendra. Chéri vit un bien mauvais moment : « il avait touché le fond d’une sombre rêverie et se ranimait péniblement ».

Il va au restaurant faire bonne chère et y retrouve un ami, le vicomte Desmond. Ce « grand jeune homme creux », « aux yeux décolorés », est physiquement inexistant, contrairement à Chéri dont le charme est d’autant plus mis en exergue. On peut voir un parallèle entre cette scène et celle du chapitre 6 où Léa est entourée de femmes bien fades à côté d’elle, qui sont censées être ses amies mais qu’elle toise, tout comme Chéri avec Desmond.

Chéri savoure son pouvoir de séduction : « il toisa, de son air le plus grave de conquérant, un couple inconnu, parce que la femme oubliait de manger depuis que Chéri s’était assis non loin d’elle […]. Il oublie sa froideur rituelle d’homme très beau et se mit à balayer la dame brune, en face, de regards professionnels dont elle frémissait toute. »

Mais Chéri a l’esprit occupé par Léa, dont il parle toute la soirée (« mais Chéri, tout ensemble circonspect et grisé, ne cessa pas de parler de Léa »).

Il décide au temre de la soirée de dormir chez Desmond, envoyant ce dernier se charger de prévenir sa famille (le traitant donc en larbin comme à son habitude). Il ne trouve de refuge à ses tourments que dans le sommeil : il « sombra dans un bonheur sans rêves, dans un sommeil noir et épais qui le défendait de toutes parts ».

Chapitre 10 :

La « fugue » de Chéri finit par durer : « Il coula des jours honteux, qu’il comptait. « Seize… dix-sept… Les trois semaines sonnées, je rentre à Neuilly. » Il ne rentrait pas. Il mesurait lucidement une situation à laquelle il n’avait plus la force de remédier ».

Là encore, c’est l’argent qui lui permet d’avoir ce qu’il veut (ici : une liberté, loin de la maison où vivent mère et femme). « Desmond ne comprenait plus rien à Chéri, mais Chéri payait, et mieux qu’au temps de leur adolescence ».

Les deux hommes se rendent à une soirée chez deux femmes de leur connaissance. L’hôte, qu’il appelle La Copine faute d’avoir retenu son nom, le traite de « beauté qui a tout et qui n’en est que plus malheureux ». Il est en effet en retrait tout au long de la soirée. Il regarde avec insistance le corps de cette femme : « il regarda souvent, avec une fixité pénible et interrogatrice, le cou fané de la Copine, un cou rougi et grenu où luisait un collier de perles fausses. Un moment, Chéri tendit la main, caressa du bout des doigts les cheveux teints au henné sur la nuque de la Copine ; il soupesa les grosses perles creuses et légères, puis il retira sa main avec le frémissement nerveux de quelqu’un qui s’est accroché les ongles à une soie éraillée ». Cette description rappelle bien sûr Léa, au corps un peu fané lui aussi et au cou orné d’un collier, fameux collier qui attire tant Chéri dans le chapitre 1.

Où qu’il aille, Desmond est toujours avec lui, jouant davantage le rôle d’un domestique que celui d’un ami (« Desmond faillit perdre sa patience de valet »). Chéri est seul ; il n’exprime pas son amour à Léa, ne semble guère en éprouver pour Edmée, n’a pas d’ami… Il a tout l’argent possible mais aucune affection, si ce n’est pour sa propre personne.

Desmond évoque un possible divorce de Chéri avec Edmée. On assiste au combat intérieur du jeune homme, qui y a pensé, mais qui soudain rejette cette idée par possessivité (« c’est à moi, tout ça ! La femme, la maison, les bagues, c’est à moi ! »). Il réagit cruellement envers Desmond : « Il n’avait pas parlé haut, mais son visage avouait une si barbare violence que Desmond crut venue sa dernière heure de prospérité. Chéri s’apitoya sans bonté : « Pauvre mimi, t’as les foies ? Ah ! cette vieille noblesse d’épée ! » ».

Il prolonge son séjour chez le vicomte, pensant à Léa et Desmond toujours à ses ordres (« Desmond maltraité, harcelé, mécontent, mais bien payé »). Il décide d’aller un soir che la Copine. Son comportement est toujours égoïste (« il ne témoigna pas du moindre intérêts pour les malheurs de la Copine ») et obsessionnel ; il n’est revenu que pour penser à Léa par l’entremise de cette femme qui la lui évoque (« au jour levant, il demanda à la Copine : « Pourquoi n’avais-tu pas aujourd’hui ton collier de perles, tu sais, ton gros collier ? » et parti courtoisement »).

Ceci n’est pas la seule manifestation de son obsession pour Léa. Il va tous les deux jours devant chez elle ; « comme les maniaques qui ne peuvent s’endormir sans avoir touché trois fois le bouton d’une porte, il frôlait la grille, posait l’index sur le bouton de la sonnette, appelait tout bas, d’un ton farceur, « Hé ha !... » et s’en allait ».

Mais un soir, il voit la maison allumée et entend le concierge parler à Léa, comprenant donc qu’elle est rentrée. Comme Léa quelques temps auparavant, c’est d’abord son corps qui réagit, puis il interprète cette réaction physique : « il appuya la main sur son cœur et respira profondément. La nuit sentait les lilas entrouverts. Il jeta son chapeau, ouvrit son manteau, se laissa aller contre le dossier du banc, étendit les jambes et ses mains ouvertes tombèrent mollement. Un poids écrasant et suave venait de descendre sur lui. « Ah dit-il tout bas, c’est le bohneur ?… je ne savais pas… ».

Ce retour de Léa est commune autorisation pour son propre retour chez lui : « maintenant, soupirait-il exorcisé, maintenant… Ah ! maintenant, je vais être tellement gentil pour la petite… ».

Chéri semble revivre. C’est bien spur sa beauté qui apparaît comme d’autant plus exceptionnelle, puisqu’elle le caractérise : « chéri vêtu de bleu, pathétique et superbe » ; « cet imbécile est plus beau qu’hier [se dit Desmond]. Ces cils surtout, ces cils qu’il a… ». Là encore, la beauté de Chéri est mise en valeur par sa comparaison avec la laideur de Desmond : « il y avait encore des heures où Desmond souffrait, dans sa laideur apprêtée, de la beauté de Chéri ». Le vicomte semble toujours à son service, jouant ici un rôle de faire-valoir.

Chéri, revenu à la vie et à lui-même, pense à l’amant de Léa. Il tâche d’imaginer le genre d’homme dont il peut s’agir, se demande ensuite comment un autre que lui a pu plaire, songeant à cette éventuelle nouvelle aventure comme à un adultère envers sa personne (« ma Nounoune… Ma Nounoune… tu m’as trompé ? Tu m’as salement trompé ?... Tu m’as fait ça ? »). Puis vient comme une révélation, comme un salut, l’idée que cet autre n’a jamais été : « c’est bien simple ! Si je n’arrive pas à en voir un autre que moi auprès d’elle, c’est qu’il n’y en a pas d’autre ! ». Rasséréné, il va acheter des cadeaux pour sa femme et pour sa mère, avant d’enfin clore cette longue période d’absence (qui ressemble à une fugue d’adolescent, nous rappelant à quel point Chéri est jeune… et Léa moins).

Il pense avoir repris le dessus, mais il se trompe : « il ferma lâchement les yeux, entre l’avenue Malakoff et la porte Dauphine, pour ne pas voir passer l’avenue Bugeaud, et se félicita : « j’en ai du courage ! » ».

Chapitre 11 :

Léa fait son retour. Elle regarde avec misanthropie les photographies qui lui ont été offertes par son entourage : « que les gens sont vilains, mon Dieu ! Et elles ont osé me donner ça. Et elles pensent que je vais les mettre en effigie sur ma cheminée, dans un cadre nickelé, peut-être, ou dans un petit portefeuille-paravent ? Dans la corbeille aux papiers, oui, et en quatre morceaux ! ». Elle va même jusqu’à dire, regardant plus précisément l’une de ces photos : « ça ne mérite pas de vivre ». Sa cruauté acerbe s’avère semblable à celle de Chéri.

Elle a pris un beau teint hâlé mais son cou est marqué par le temps (« encore fallait-il draper prudemment, sinon cacher tout à fait le cou flétri »). L’auteur insiste sur cette partie du corps, comme on l’a vu au chapitre précédent avec Chéri obnubilé par le cou de la Copine.

Léa repense à ses rencontres faites au cours de ses six mois d’absence : « monsieur Roland, ce lourd et athlétique jeune homme de Cambo », qui est « une forte bête un peu ridicule » et un « bel et raide officier grisonnant », « resté mince ». Elle a rompu avec ce dernier à cause d’un regard sans ménagement qu’elle lui adressa ; elle « n’avait pas retenu ce terrible et long regard de la femme qui sait à quelles places l’âge impose à l’homme sa flétrissure : des mains sèches et soignées, sillonnées de tendons et de veines, ses yeux remontèrent au menton détendu, au front barré de rides, revinrent cruellement à la bouche prise entre des guillemets de rides… ».

Elle poursuit ses souvenirs avec l’évocation du courrier de la vieille Lili lui apprenant la fuite de Chéri : « « ah ! mon poison d’enfant ! Ah ! le mauvais gosse ! Voyez-vous !... » Et elle secouait la tête en riant tout bas, comme fait une mère dont le fils a découché pour la première fois… ».

Puis elle s’observe, toujours attentive à son physique, qui la tourmente (« elle agissait très vite et moins posément que d’habitude, pour lutter contre une atteinte sournoise d’anxiété qu’elle connaissait bien et qu’elle nommait – niant jusqu’au souvenir de son chagrin – son mal de cœur moral »). Ces pensées l’amènent à songer à sa fin, sa fin de vie de demi-mondaine aux amants à peine adultes. « « Une femme comme ça ne fait pas une fin dans les bras d’un vieux […] ». Elle appela dans son souvenir les passants et les amants de sa jeunesse préservée de vieillards, et se trouva pure, fière, dévouée depuis trente années à des jouvenceaux rayonnants ou à des adolescents fragiles ».

Elle semble décidée à clore cette vie-là (« Pouah ! Adieu tout, c’est plus propre. Allons acheter des cartes à jouer, du bon vin, des marques de bridge, des aiguilles à tricoter, tous les bibelots qu’il faut pour boucher un grand trou, tout ce qu »il faut pour déguiser le monstre – la vieille femme… »). Elle éprouve donc un dégoût pour la vieillesse, celle de ses amants comme la sienne.

Cependant, sa résolution est de bien courte durée. Elle reprend sa vie mondaine, voyant pédicure, manucure et masseuse, allant au théâtre et au restaurant. Elle ne peut toutefois nier avoir changé : « ces essais qu’elle fit pour rentrer dans la vie remuante des désoeuvrés lui coûtèrent une fatigue qu’elle ne comprenait pas. « Qu’est-ce que j’ai donc ? » ».

Mme Peloux lui rend visite et entame la discussion par des piques humiliantes à peine déguisées. Léa n’en est pas blessée, comme si cette habitude de lutte malsaine la rassurait. « Elle contemplait, écoutait sa vieille ennemie avec une satisfaction ébahie. Ces grands yeux inhumains, cette bouche bavarde, ce bref corps replet et remuant, tout cela, en face d’elle, n’était venu que pour mettre sa fermeté à l’épreuve, l’humilier comme autrefois, toujours comme autrefois. Mais comme autrefois Léa saurait répondre, mépriser, sourire, se redresser. Déjà ce poids triste qui la chargeait hier et les jours d’avant semblait fondre ».

Comme pour sa liaison avec Chéri, comme pour sa vieillesse, Léa est lucide. « Voilà, songea Léa allégrement. Deux femmes un peu plus vieilles que l’an passé, la méchanceté habituelle et les propos routiniers, la méfiance bonasse, les repas en commun ; des journaux financiers le matin, des potins scandaleux l’après-midi, - il faut bien recommencer tout ça puisque c’est la vie, puisque c’est ma vie ».

Mme Peloux s’extasie (ou ironise ?) sur sa belle-fille, qui a été parfaitement digne pendant l’absence de Chéri et à son retour (« pas une plainte, pas une scène, pas une démarche maladroite, rien, rien ! La patience même, la douceur, un visage de sainte, de sainte ! »). Mais les compliments ne lui vont pas et la pique méchante et vulgaire arrive rapidement : « je ne la vois pas bien, cette petite, dans le grand délire, et poussant le cri de l’extase. Vingt ans et des salières, peuh… à cet âge-là on bégaie. Et puis, entre nous, je crois sa mère froide ».

La conversation arrive immanquablement sur Chéri, ce qui trouble Léa. La lutte entre les deux femmes continue et Charlotte se repaît de l’émotion de Léa : « son œil mordoré demeurait ferme, acéré, et guettait Léa qui, droite, cuirassée contre elle-même, attendait, elle ne savait quel coup… ». L’entrevue se clôt d’ailleurs par une dernière pique, portant sur le physique, sur la vieillesse du corps de Léa : « Dieu, que tu sens bon ! Tu as remarqué que lorsqu’on arrive à avoir la peau moins tendue, le parfum y pénètre mieux ? C’est bien agréable ».

Léa a tout à fait conscience du paradoxe de cette relation avec la mère de son ancien amant (« comme c’est bizarre ! Cette femme est mon ennemie et c’est d’elle que me vient le réconfort. Comme nous sommes liées… »).

Elle décide de se prendre en mains et sort marcher dans une tenue beaucoup moins féminine et séduisante qu’à son habitude. Elle croise deux jeunes hommes et s’inquiète à chaque fois que ce pût être Chéri, craignant qu’il ne la vît ainsi accoutrée.

La solitude la surprend, ce qu’elle n’accepte pas (« ce n’est pas au moment où ce gosse ne me tient plus au cœur que je vais me laisser démoraliser »). Elle repense à ses précédentes ruptures dont elle a souffert aussi, mais arrive à la conclusion que ses cinquante ans actuels font toute la différence (« c’est bien fait pour moi, on ne garde pas un amant sept ans à mon âge. Sept ans ! Il m’a gâché ce qui restait de moi »). Elle observe encore son corps, admirant la beauté de ses bras et déplorant que le reste ne soit pas si bien conservé : « belles anses, pour un si vieux vase ! ».

Une sonnerie la tire de ses rêveries ; son premier réflexe est de se poudrer le visage. C’est Chéri qui entre sans même attendre de se faire annoncer. La conversation débute de façon banale mais Chéri est nerveux (« la main qui tenait sa cigarette tremblait légèrement »). Léa profite de cette nervosité pour accentuer son apparente indifférence. Chéri réagit d’autant plus vivement : « « ah ! tu ne sais pas ce que je viens faire ici ? Tu ne veux pas savoir ce que je viens faire ici ? »

Il arracha son manteau, le lança à la volée sur la chaise longue et se croisa les bras, en criant de tout près dans la figure de Léa, sur un ton étouffé et triomphant : « Je rentre ! » ».

Comme dans un combat, Léa se veut stratège : « elle se leva à son tour pour le dominer mieux. Les battements de son cœur calmé la laissaient respirer à l’aise et elle voulait jouer sans faute ». Elle le laisse croire qu’un autre l’a entretenue.

Leur rabibochage ressemble à une réprimande d’une mère à son fils.

« « Nounoune !

- Demande pardon », commanda-t-elle sans se retourner ».

Chéri se laisse aller à l’émotion qui le submerge. « « Nounoune chérie ! Nounoune chérie ! » et se jeter contre elle de toutes ses forces, étreignant les hautes jambes qui plièrent […]. « Nounoune chérie ! je te retrouve ! ma Nounoune ! ô ma Nounoune, ton épaule, et puis ton même parfum, et ton collier, ma Nounoune[…] » ». Vient la déclaration d’amour au moment des retrouvailles : « « Mauvaise bête… Petit satan sans cœur… Grande rosse, va… »

Il leva vers elle un regard de gratitude !

« C’est ça, engueule-moi ! Ah ! Nounoune… »

Elle l’écarta d’elle pour le mieux voir :

« Tu m’aimais donc ? »

Il baissa les yeux avec un trouble enfantin :

« Oui, Nounoune ».

Léa est touchée, sentant que sa si parfaite maîtrise d’elle-même s’étiole, qu’elle est heureuse tout en sentant la souffrance pointer derrière ce bonheur : « un petit éclat de rire étranglé, qu’elle ne put retenir avertit Léa qu’elle était bien près de s’abandonner à la plus terrible joie de sa vie ».

C’est bien sûr par leurs corps qu’ils célèbrent leur réunion. Après l’amour, c’est l’esprit de Léa qui s’abandonne, poursuivant le relâchement de sa lucidité. « Sa prudence avisée, le bon sens souriant qui avaient guidé sa vie, les hésitations humiliées de son âge mûr, puis ses renoncements, tout recula et s’évanouit devant la brutalité présomptueuse de l’amour. « Il est là ! Laissant sa maison, sa petite femme niaise et jolie, il est revenu, il m’est revenu ! Qui pourrait me l’enlever ? » ».

Ils finissent donc la nuit ensemble. Le chapitre se clôt sur le caractère incestueux de leur liaison : « d’un bras farouche Léa le protégea contre le mauvais songe, et le berça afin qu’il demeurât longtemps – sans yeux, sans souvenirs et sans desseins, - ressemblant au « nourrisson méchant » qu’elle n’avait pu enfanter ».

Chapitre 12 :

Au matin, Léa se lève, croyant que Chéri dort encore, mais celui-ci l’épie : « pas encore poudrée, une maigre torsade de cheveux sur la nuque, le menton double et le cou dévasté, elle s’offrait imprudemment au regard invisible ». Elle quitte la chambre pour y revenir quelques minutes plus tard. « [Chéri] constata avec gratitude qu’en quelques minutes Léa s’était coiffée, délicatement fardée, imprégnée du parfum familier ».

Les choses semblent avoir repris leur cours mais ce n’est qu’une illusion. Chéri épie Léa, cherche à parler devant ses tartines du matin, loin de son habitude taciturne. Léa ne s’en rend pas compte et continue à le materner : « tire la langue ? Tu ne veux pas tirer la langue ? Alors essuie tes moustaches de chocolat » ; « veux-tu bien ne pas arracher toujours tes petites peaux, au bord de l’ongle de ton orteil ? C’est avec ces manies-là qu’on attrape un ongle incarné ! ».

Le lecteur est le témoin impuissant des pensées de l’un et de l’autre, désaccordées. « Quand je pense que je t’ai cru un petit passant comme les autres, un peu plus précieux que les autres… Que j’étais bête, de ne pas comprendre que tu étais mon amour, l’amour, l’amour qu’on n’a qu’une fois… », se dit Léa ; « Oh ! supplia Chéri en lui-même, qu’elle ne me pose pas une question qu’elle ne me demande pas une réponse maintenant, je suis incapable d’une seule parole… ».

Léa lui présente tout ce qu’elle a prévu pour leur vie à deux, évoquant le divorce d’avec Edmée, ses affaires à récupérer, etc. Chéri l’arrête d’un ton grave et Léa ne réagit pas avec la tenue et la fermeté qu’elle aurait voulues (« elle jugeait mou et faux le son de sa voix : « Que c’est mal dit… C’est dit en mauvais théâtre… » »).

Puis c’est la colère amère de Léa :

« « Ma Nounoune… ô ma pauvre Nounoune…

- Laisse-moi ! cria-t-elle avec une colère inexplicable, en lui arrachant ses mains.

Elle mit un moment à se dompter, et s’épouvanta de sa faiblesse, car elle avait failli éclater en sanglots. Dès qu’elle le put, elle parla et sourit :

« Alors, tu me plains, maintenant ? Pourquoi m’accusais-tu tout à l’heure ?

- J’avais tort, dit-il humblement. Toi, tu as été pour moi… »

Il fit un geste qui exprimait son impuissance à trouver des mots dignes d’elle.

« Tu as été ! souligna-t-elle d’un ton mordant » ».

Léa est envahie par la souffrance : « à mesure qu’elle parlait, elle accroissait son mal, le changeait en un chagrin cuisant, agressif et jaloux, un chagrin bavard de jeune femme ». Elle croit que Chéri est pris de pitié, mais c’est son comportement à elle qui afflige le jeune homme : « est-ce que c’est ainsi que Nounoune doit parler ? Qu’est-ce que c’est que ces manières ? […] Ma Nounoune, chic type je t’ai connue, chic type je t’ai aimée, quand nous avons commencé. S’il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux autres femmes ? ».

Chéri poursuit en disant à quel point les derniers mois, ceux sans elle, ont pourtant été vécus dans une pensée qui lui était perpétuellement consacrée. Il vante alors tous ses mérites, clôturant cet hommage par une phrase maladroite : « alors, n’est-ce pas, Nounoune, après des mois de cette vie-là, j’arrive ici, et… ». Mais Léa a tout à fait compris et termine sa phrase : « tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme ».

Sa fureur est partie, elle est détendue, résignée ; c’est à son tour de calmer un Chéri fébrile. « viens donc, mon Chéri… De quoi as-tu peur ? De m’avoir fait de la peine ? Ne pleure pas, ma beauté… Comme je te remercie, au contraire… ». Elle lui dit sa gratitude de l’avoir tant aimée et admirée à l’âge où tant d’autres ont déjà dit adieu à leur vie de femme. Ce n’est pas sans peine qu’elle décide de se détacher de lui de lui faire son discours de rupture (« Léa détourna sa tête : « ses yeux… Ah ! faisons vite… » »).

Elle s’accuse de l’avoir mal préparé à sa vie d’adulte. Cette rupture ressemble plutôt à la coupure du cordon ombilical : « tu te détaches bien tard de moi, mon nourrisson méchant, je t’ai porté trop longtemps contre moi, et voilà que tu en as lourd à porter à ton tour : une jeune femme, peut-être un enfant… Je suis responsable de tout ce qui te manque… Oui, oui, ma beauté, te voilà, grâce à moi, à vingt-cinq ans, si léger, si gâté et si sombre à la fois… J’en ai beaucoup de souci ».

Elle se sacrifie pour qu’il aille vivre sa vie (« vite, vite, petit, va chercher ta jeunesse, elle n’est qu’écornée par les dames mûres ») et lui montre avec lucidité comme ce sera mieux pour lui d’être avec Edmée plutôt qu’avec elle : « elle t’aime : c’est son tour de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une maman dévoyée. Tu lui parleras en maître, mais pas en gigolo capricieux ».

Chéri dès lors ne parle plus ; Léa lui dit de se hâter de renter, ce qu’il fait. La dernière image qui nous est donnée de chacun est la vieillesse de Léa (« une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et Léa se demanda ce qu’elle pouvait avoir de commun avec cette folle ») et la liberté un peu coupable de Chéri (« elle eut encore le temps de voir que Chéri levait la tête vers le ciel printanier et les marronniers chargés de fleurs, et qu’en marchant il gonflait d’air sa poitrine, comme un évadé »).
   

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