Victor Hugo - Choses vues - Deux voleurs - analyses ⇢

Victor Hugo - Choses vues - "Il a volé un pain" - analyse

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Synthèse : L'extrait de «Choses vues» de Victor Hugo, à la lisière du romantisme et du réalisme, relate une scène saisissante observée par l'auteur. La description d'un homme misérable, arrêté pour avoir volé un pain, contraste violemment avec l'opulence d'une femme aristocrate et de son enfant, installés dans une voiture luxueuse. Hugo, témoin de cette opposition sociale exacerbée, perçoit dans cette rencontre fortuite le présage d'une «catastrophe» inéluctable. L'auteur transforme ainsi une simple «chose vue» en une allégorie poignante de la fracture sociale du XIXe siècle, annonciatrice des révolutions à venir. L'attention portée aux détails vestimentaires et aux expressions des personnages, ainsi que la dimension symbolique conférée à l'événement, révèlent la puissance du regard hugolien.

Dans Choses vues, recueil publié à titre posthume, Victor Hugo relate les grands événements politiques auxquels il a assisté au cours de sa vie. Il y consigne également des événements plus anecdotiques mais qui sont à ses yeux révélateurs de la société du XIXe siècle. Les mouvements littéraires ne sont pas des catégories étanches et l'on peut considérer que cet extrait est à la frontière entre romantisme engagé et réalisme : Hugo décrit une scène réelle (une « chose vue »), mais il le fait en soulignant l'opposition entre deux mondes dont les personnages sont des représentants, et fait entendre l'émotion que cela crée en lui.

Il a volé un pain !

Hier, 22 février 1846 (1), j'allais à la Chambre (2), il faisait froid, malgré le soleil et midi. Je vis venir rue de Tournon (3) un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagard ; trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de bas ; une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu'il couchait habituellement sur le pavé ; la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie, un des soldats y entra et l'homme resta à la porte, gardé par l'autre soldat.
Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C'était une berline armoriée (4) portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l'intérieur tapissé de damas (5) bouton d'or. Le regard de l'homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures.
Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait
Je demeurai pensif.
Cet homme n'était plus pour moi un homme, c'était le spectre de la misère, c'était l'apparition, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d'une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloire ; mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.


Notes:
1. Chambre de l'Assemblée. Hugo y siège de 1845 à 1848, époque à laquelle il commence à concevoir Les Misérables (1862).
2. Avec des armoiries, les emblèmes d'une famille noble.
3. D'un duc ou d'une duchesse.
4. Vitres.
5. Étoffe en soie ornée de dessins.


   

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