⇠ Camus et l'absurde

Camus et son oeuvre

     Page vue 50 fois, dont 6 fois ce mois-ci.

Synthèse : Albert Camus, figure incontournable de la littérature du XXe siècle, incarne à lui seul une fusion parfaite entre l'homme, son action et son œuvre, comme le souligne Jean-Paul Sartre. Son influence sur un public fervent s'explique par sa capacité à prendre position de manière juste face aux questions morales cruciales de son époque. Son œuvre, d'une grande flexibilité, se démarque par une pensée articulée autour des concepts d'absurde et de révolte, trouvant son expression la plus aboutie dans ses romans, ses pièces de théâtre et ses essais. Divisée en deux cycles majeurs, l'œuvre de Camus explore d'abord l'absurde à travers des œuvres telles que "L'Étranger" et "Le Mythe de Sisyphe", pour ensuite aborder le thème de la révolte avec des œuvres comme "La Peste" et "L'Homme révolté". Sa réflexion sur l'absurdité de la vie, la révolte contre l'injustice et la quête de sens se déploie à travers des personnages et des situations emblématiques, invitant le lecteur à une profonde introspection. Camus, à travers ses écrits, interroge la place de l'homme dans un monde dénué de sens absolu, prônant une révolte lucide et engagée contre l'absurdité de l'existence. Ses pièces de théâtre, telles que "Caligula" et "Le Malentendu", ainsi que ses essais, comme "L'Homme révolté", illustrent sa vision humaniste et sa quête constante de justice et de liberté. En dépassant les clivages philosophiques de son époque, Camus s'interroge sur la responsabilité individuelle, la révolte collective et les limites de l'action humaine face à l'absurde et à l'injustice. Son œuvre, à la fois profonde et engagée, résonne encore aujourd'hui comme un appel à la lucidité, à la révolte et à la solidarité face aux défis de notre temps.

"Admirable conjonction d'une personne, d'une action et d'une oeuvre." Ainsi Jean-Paul Sartre définit-il les raisons de l'influence qu'exerça Albert Camus sur un public fervent. Il prit, en effet, toujours la position qui s'imposait quand l'histoire soulevait une question morale d'importance. Ce qui fait la force de son ?uvre, c'est sa flexibilité. Ce n'est pas une philosophie en forme que l'on trouve, c'est une pensée qui s'articule autour de mots clefs absurde, révolte et trouve sa meilleure expression dans le roman, le théâtre et l'essai.
De l'aveu même de Camus, cette ?uvre comprend deux cycles: celui de l'absurde avec Caligula, L'Étranger, Le Mythe de Sisyphe et Le Malentendu, parus entre 1942 et 1944; celui cycle de la révolte avec La Peste, L'État de Siège, Les Justes et L'Homme révolté, donc les livres publiés entre 1947 et 1950. Ce Classement laisse de côté les ?uvres de jeunesse et celles de la maturité, notamment La Chute, qui annonçait un nouveau départ.
Déjà dans Noces apparaît la présence secrète de la mort qui menace le bonheur physique. "Tout ce qui exalte la vie accroît en même temps son absurdité." L'absurde se présente sous deux aspects : discordance de l'homme et du monde extérieur désaccord de l'homme avec lui-même. L'Étranger concrétise l'absurdité considérée sous ces deux angles. C'est dans une sorte de rêve éveillé provoqué par le soleil que Meursault tue un Arabe. Dans la seconde partie, le procès se heurte à une société absurde.
Le Mythe de Sisyphe, qui n'est pas un texte théorique dont L'Étranger serait l'application, approfondit la notion d'absurde. La vie vaut-elle la peine d'être vécue dans un monde sourd à l'absolu et à la vérité ? Le suicide n'est-il pas la solution à cette question ? Repoussant toute transcendance religieuse ou philosophique, Camus demande qu'on vive cependant, mais les yeux fixés sur cette absurdité. C'est là le fondement d'une lucidité qui se traduit par la révolte, la liberté et la passion.
L'absurde trouve des prolongements au théâtre. Caligula a appris que les hommes meurent et ne sont pas heureux. Il demande l'impossible, la lune. Le Malentendu soulève la question du langage. C'est faute de trouver les mots justes que meurt le voyageur.
La Résistance va apprendre à Camus que l'absurde peut mener à des excès meurtriers. Il faut donc lui trouver un butoir. Si ce monde n'a pas de sens, l'homme du moins en est-il un. "Il est le seul être à exiger d'en avoir un" .
Au nihilisme s'oppose la révolte. "Je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de mon cri et il me faut au moins croire à ma protestation". En se révoltant, l'homme engage par là même la communauté humaine. "Je me révolte donc nous sommes". La Peste, allégorie du nazisme, définit à travers les prises de position d'un certain nombre de personnages exemplaires des impératifs face au mal : ne pas s'en rendre responsable, secourir, comprendre. L'État de siège reprend le même thème à la scène. Les Justes mettent en valeur la responsabilité individuelle. Un homme peut-il en tuer un autre en vue du bien futur de l'humanité ? Débat qui est au centre de L'Homme révolté, ouvrage qui marque de la part de Camus un certain éloignement par rapport à l'Existentialisme.
Il s'élève contre la divinisation de l'Histoire. La révolte qui vise à rétablir la justice, si elle dégénère en révolution, la voici qui instaure le terrorisme d'État. Ici, Camus devance les prises de position des "nouveaux philosophes" face aux pouvoirs politiques et aux goulags. A l'époque, L'Homme révolté souleva une violente protestation de la part des progressistes. Camus, touché dans sa sensibilité, s'interroge : est-il la "belle âme" que certains veulent voir en lui ? Une tragédie le déchire à la même époque, la guerre d'Algérie. Il se déclare opposé à une attitude conservatrice ou d'oppression mais aussi à une pure démission. Il finira par se taire, persuadé que toute parole dans une pareille situation prêtera au malentendu.
Avec La Chute, il atteint deux objectifs. Ce roman vise les intellectuels de gauche des années 50 dont il dénonce la mauvaise foi, qui instruisent le procès de leur époque pour mieux s'encenser eux-mêmes et montrer ainsi leur belle âme. Cette arme, Camus la retourne ensuite contre lui-même. Toutes les vertus qui firent de l'avocat Jean-Baptiste Clamens un avocat parisien fêté ne sont-elles pas subterfuges hypocrites ? Devenu à Amsterdam "un juge pénitent", il dénonce le mal universel mais il ne s'exempte pas de le partager. Tout le monde est coupable et cette culpabilité intérieure, nul ne doit l'oublier au moment où il combat le mal. Que Camus ait situé son roman dans les brumes du Nord amplifie encore le climat oppressant du roman. L'Afrique du Nord a toujours été le lieu du monde où, pour lui, s'opèrent entre l'homme et le cosmos des échanges bénéfiques. Et voici que cet endroit privilégié se voit à son tour contaminé, comme le montre L'Exil et le royaume. Camus, l'homme méditerranéen, l'homme des limites, de la mesure, de l'équilibre, recherche ici, une fois encore, la réintégration de l'homme dans son royaume, qui se situe sur cette terre même.
Après les cycles de l'absurde et de la révolte, Camus envisageait de donner le cycle de la mesure. Il se trouvait à cet égard affronté depuis longtemps à une contradiction : l'Histoire est une dimension où l'homme est amené à vivre nécessairement. Pourtant, il ne doit pas s'y perdre. L'oeuvre d'art permet de résoudre ce dilemme. "L'art nous ramène ainsi aux origines de la révolte dans la mesure où il tente de donner sa forme à une valeur qui fuit dans le devenir perpétuel, mais que l'artiste pressent et veut ravir à l'Histoire." On est loin ici d'une esthétique qui correspondait à la période de l'absurde, où l'?uvre d'art n'avait qu'une fonction : fixer la conscience sur un monde mécanique dénué de sens. De L'Homme révolté, de l'article L'Artiste et son temps et du Discours de Suède (1957), se dégage une esthétique humaniste. L'écrivain diagnostique et exorcise les passions meurtrières non plus sur le plan individuel mais sur le plan collectif. L'art corrige le réel sans l'éliminer, il est communicable à tous, donc incitation au dialogue et donc à la liberté. Au-delà du cycle de la mesure, Camus pensait déjà au cycle de l'amour. Était-ce le roman dont il avait déjà choisi le titre, Le Premier Homme, qui devait l'inaugurer ?
( NB: Albert Camus est mort en 1960, sur une route de l'Yonne, dans un accident de voiture. On retrouva dans le véhicule le manuscrit inachevé du Premier Homme, un récit autobiographique sur lequel il travaillait.)

http://rabac.com
   

Texte de Référence

Veuillez sélectionner un texte.