⇠ Diderot - Lettres à Sophie Volland - 10 août 1759 - analyses Diderot - Lettres à Sophie Volland - 1er novembre 1759 - analyses ⇢

Diderot - Lettres à Sophie Volland - 15 octobre 1759 - analyse

     Page vue 55 fois, dont 5 fois ce mois-ci.

2 pages • Page 1 sur 2
12

Diderot: Lettres à Sophie Volland; 15 octobre 1759 - analyse

Écrite au château du Grandval à Sucy-en-Brie, propriété de Madame d'Aine, mère du
baron d'Holbach, chez qui la société et la conversation sont fort libres, cette lettre développe, dix ans avant Le Rêve
de d'Alembert, une conception des relations entre la matière morte et la matière vivante, posée dès 1754 dans
Pensées sur l'interprétation de la nature, et qui apparaîtra encore en 1773 dans la Réfutation [...] d'Helvétius...

A Sophie Volland, au Grandval, le 15 octobre 1759

Il me passa par la tête un paradoxe que je me souviens d'avoir entamé un jour
à votre sœur1, et je dis au père Hoop2, car c'est ainsi que nous l'avons surnommé
parce qu'il a l'air ridé, sec et vieillot : « Vous êtes bien à plaindre ; mais s'il était,
5 quelque chose de ce que je pense, vous le seriez bien davantage. — Le pis est
d'exister, et j'existe. — Le pis n'est pas d'exister, maisjd'exister pour toujours.
— Aussi je me flatte qu'il n'en sera rien. — Peut-être ; dites-moi, avez-vous
jamais pensé sérieusement à ce que c'est que vivre ? Concevez-vous bien qu'un
être puisse jamais passer de l'état de non vivant à l'état de vivant ! Un corps
10 s'accroît ou diminue, se meut ou se repose ; mais s'il ne vit pas par lui-même,
croyez-vous qu'un changement, quel qu'il soit, puisse lui donner de la vie ? Il n'en
est pas de vivre comme de se mouvoir ; c'est autre chose. On corps en
mouvement frappe un corps en repos, et celui-ci se meut ; mais arrêtez, accélérez
un corps non vivant, ajoutez-y, retranchez-en, organisez-le, c'est-à-dire dispo-
15 sez-en les parties comme vous l'imaginerez : si elles sont mortes, elles ne vivront
non plus dans une position que dans une autre. Supposer qu'en mettant à côté
d'une particule morte une, deux ou trois particules mortes, on en formera un
système de corps vivant, c'est avancer, ce me semble, une absurdité très forte,
ou je ne m'y connais pas. Quoi ! la particule a placée à gauche de la particule
20 b n'avait point la conscience de son existence, ne sentait point, était inerte et
morte ; et voilà que, celle qui était à gauche mise à droite, et celle qui était à
droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, se sent ! Cela ne se peut. Que fait
ici la droite ou la gauche ? Y a-t-il un côté et un autre côté dans l'espace ? Cela
serait, que le sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités les
25 a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui
vit a toujours vécu, et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre
la mort et la vie, c'est qu'à présent, vous vivez en masse, et que dissous, épars
en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez en détail. — Dans vingt ans c'est
bien loin ! »
30 Et Mme d'Aine : « On ne naît point, on ne meurt point ; quelle diable de folie !
— Non, madame. — Quoiqu'on ne meure point, je veux mourir tout à l'heure,
si vous me faites croire cela. — Attendez : Tisbé vit, n'est-il pas vrai ? — Si ma
chienne vit ? je vous en réponds, elle pense, elle aime, elle raisonne, elle a de
l'esprit et du jugement. — Vous vous souvenez bien du temps où elle n'était pas
35 plus grosse qu'un rat ? — Oui. — Pourriez-vous me dire comment elle est
devenue si rondelette ? — Pardi, en se crevant de mangeaille comme vous et
moi. — Fort bien, et ce qu'elle mangeait vivait-il ? ou non ? — Quelle question !
pardi non, il ne vivait pas. — Quoi ! une chose qui ne vivait pas, appliquée à une
chose qui vivait, est devenue vivante, et vous entendez cela ? — Pardi, il faut bien
40 que je l'entende. — J'aimerais tout autant que vous me disiez que si l'on mettait
un homme mort entre vos bras il ressusciterait. — Ma foi, s'il était bien mort, bien
mort... ; mais laissez-moi en repos ; voilà-t-il pas que vous me feriez dire des
folies... »
Le reste de la soirée s'est passé à me plaisanter sur mon paradoxe... On
45 m'offrait de belles poires qui vivaient, des raisins qui pensaient ; et moi je disais :
Ceux qui se sont aimés pendant leur vie et qui se font inhumer l'un à côté de
l'autre ne sont peut-être pas si fous qu'on pense. Peut-être leurs cendres se
pressent, se mêlent et s'unissent ! que sais-je ? Peut-être n'ont-elles pas perdu
tout sentiment, toute mémoire de leur premier état. Peut-être ont-elles un reste
50 de chaleur et de vie dont elles jouissent à leur manière au fond de l'urne froide
qui les renferme. Nous jugeons de la vie des éléments par la vie des masses
grossières ! Peut-être sont-ce des choses bien diverses. On croit qu'il n'y a qu'un
polype ! Et pourquoi la nature entière ne serait-elle pas du même ordre ? Lorsque
le polype est divisé en cent mille parties, l'animal primitif et générateur n'est
55 plus ; mais tous ses principes sont vivants. O ma Sophie ! il me resterait donc
un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de
m'unir, de me confondre avec vous quand nous ne serons plus, s'il y avait dans
nos principes une loi d'affinité, s'il nous était réservé de composer un être
commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les
60 molécules de votre amant dissous avaient à s'agiter, à s'émouvoir et à rechercher
les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère, elle m'est douce,
elle m'assurerait l'éternité en vous et avec vous.


Notes:
1. Madame Le Gendre, chez qui Sophie Volland réside lors de ses séjours à Paris.
2. Ce chirurgien écossais, familier du baron d'Holbach, souffre du " spleen ", parle souvent de
suicide et espère que la fin de la vie supprime toute forme de sentiment.

12
   

Texte de Référence

Veuillez sélectionner un texte.