L’année 1820 constitue une date importante dans l’histoire du mouvement romantique. Elle correspond à l’année de parution d’un recueil de vingt-quatre poèmes d’Alphonse de Lamartine : les Méditations poétiques qui valut un succès immédiat à leur auteur. C’est généralement à partir de cette date que l’on fait commencer le Romantisme à proprement parler, en France en tout cas. Certains parlent aussi de Romantiques de deuxième génération, pour distinguer ceux qui produisent à partir de cette époque de ceux qui ont manifesté une sensibilité romantique dans des écrits du début du siècle, comme Chateaubriand.
Parmi les poèmes les plus célèbres de ce recueil, voici sans doute le plus connu : « Le lac » . Ce poème est dédié à « Elvire », en réalité Julie Charles, rencontrée l’année précédente, en 1816, lors d’une cure à Aix-les-Bains, au bord du Lac du Bourget. Trop malade, elle doit rester à Paris quand Lamartine revient sur les lieux l’année suivante et revoit seul les endroits parcourus ensemble ; elle meurt d’ailleurs peu après que le poète a composé pour elle ce poème.
Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour?
Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! Je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !
Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ;
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés ;
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.
Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.
Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots:
«Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Assez de malheureux ici-bas vous implorent :
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.
Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : «Sois plus lente» ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.
Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule et nous passons !»
Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur?
Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
Quoi ! passés pour jamais? Quoi ! tout entiers perdus?
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus?
Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez?
Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux !
Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : “Ils ont aimé !”