Introduction : Cet article de l’Encyclopédie définit la notion de « prêtres » en retraçant l’histoire du rôle des prêtres selon les religions. L’exposé est apparemment objectif, mais l’auteur de l’article dispose subtilement un certain nombre de modalisateurs qui laissent entendre de plus en plus nettement une violente critique.
I. L’apparence d’un article de dictionnaire
La première phrase propose une définition
– Objectivité apparente, mais l’alliance des termes « religion et politique » annonce déjà l’abus de pouvoir des prêtres et leur volonté de puissance. Elle est poursuivie au deuxième paragraphe par l’association du mot « concitoyen » au mot « prêtres ».
– Cette association prépare en définitive la suite de l’article en donnant à la notion définie un spectre très large : « tous ceux qui... », « chez les différents peuples de la terre ». L’article élargit ainsi la définition à tous les prêtres de la terre, afin de feindre d’épargner le christianisme moderne.
La subtilité de l’écriture de l’article va consister à réduire autant qu’il est possible cette distance sans jamais l’annuler tout à fait.
Composition de l’article
(Méthode : se demander de quels types de prêtres il s’agit ? dans quels pays ? à quelle époque ? relever pour cela les indices historiques ou spatio-temporels)
2, 3, 4e paragraphes (« Le culte extérieur... » à « affermir leur puissance ») : Généralités impossibles à situer, seulement reculées dans le temps grâce à l’emploi du passé simple révolu. Description d’un certain nombre d’exactions de plus en plus terribles et cruelles, justifiées par la maxime en ouverture (présent de vérité générale : « Le culte extérieur suppose des cérémonies... »), dont elles sont l’illustration.
5e paragraphe : Attaques contre les « prêtres du paganisme ».
6e paragraphe : Attaques directes contre les prêtres catholiques, mais dépaysement temporel (« dans des siècles de ténèbres ») et spatial (« dans les pays où l’affreuse inquisition est établie », or, l’Espagne est toute proche).
On remarque que si l’article consiste à définir la notion de prêtre à l’aide d’un exposé historique, celui-ci reste volontairement vague, aux fins de dépayser la critique et de la contourner.
L’illusion d’une argumentation objective
– L’exposé historique requiert l’emploi du passé simple à valeur historique objective, qui évoque des faits révolus (« on crut », « parurent », « cela dut », etc.).
– Dans le deuxième paragraphe, les faits présentés semblent les conséquences d’un enchaînement historique inéluctable : terme d’articulation temporelle (« dès lors »), associé à la juxtaposition des propositions, et à l’expression de l’enchaînement de causes et d’effets (« ayant multiplié », « cela dut augmenter »).
– Les paragraphes 2, 3 et 4 s’ouvrent sur des vérités générales ayant trait à la sagesse des peuples, à la nature humaine ou à des lois psychologiques ou sociologiques imparables : ces lieux communs destinés à justifier les abus de pouvoir des prêtres. Cependant, la valeur de cette justification se trouve détruite par l’argument psychologique alléguant de la faiblesse humaine (« Il est doux de dominer sur ses semblables ») : il contredit par là-même « l’essence » dont veulent se réclamer les prêtres en s’affirmant « médiateurs entre (les dieux) et les mortels ».
Le début de l’article fonctionne en réalité comme une parodie de l’analyse de type historique et sociologique à la Montesquieu ou à la Rousseau, qui présente l’évolution de la société comme une suite d’enchaînements et de causalités.
Les coordinations temporelles et logiques (« dès lors », « longtemps », « aussitôt que ») soulignent les étapes (« les degrés ») de l’évolution d’un phénomène (apparition et établissement de la domination
du clergé) impartialement examiné.
II. ... qui fustige le clergé tout en déjouant la censure
La définition apparemment objective et l’exposé historique n’empêchent pas les insinuations qui dénoncent les actions des prêtres : (étudier les modalisateurs)
– Dans le premier paragraphe , « on crut », « parurent », « les peuples se crurent obligés », « cela dut »: les prêtres ont su manipuler la crédulité et la confiance.
– Les comparaisons de la fin du deuxième paragraphe soulignent que, dès l’origine, le pouvoir des prêtres relève d’une usurpation (le mot sera prononcé au dernier paragraphe : « leurs droits usurpés »), qui n’a fait que dégénérer pour se maintenir.
Les accusations (étudier des champs lexicaux)
– Le deuxième paragraphe dénonce la manipulation de la crédulité du peuple par l’utilisation de la superstition : il s’agit d’une critique ouverte du clergé et de sa volonté de pouvoir en agissant sur les « sens » : pour les philosophes des Lumières, la religion doit au contraire siéger dans le cœur.
– Dans le troisième paragraphe, la gradation des verbes (« surent mettre à profit », « prétendirent », « annoncèrent », « enseignèrent », « prescrivirent », « fixèrent », « rendirent des oracles », « prédirent », « firent trembler ») et le mélange de verbes déclaratifs et prédictifs stigmatisent l’abus de pouvoir obtenu par l’autorité des prêtres et la perversité de leur discours mystificateur.
– Le quatrième paragraphe fait monter encore d’un degré la violence de l’accusation : le champ lexical de la cruauté (« cruels, vindicatifs, implacables », « atrocité »), associé aux hyperboles (« le sang coula à flots », « des milliers de victimes ») et aux hypotyposes (« les mères livrèrent d’un œil sec leurs tendres enfants aux flammes dévorantes ; des milliers de victimes tombèrent sous le couteau des sacrificateurs ») va de pair avec le redoublement du mot « superstition » et l’emploi du mot « fanatisme ». La leçon de ce tableau est donné habilement dans le dernier mot du paragraphe : « leur puissance ».
– Les deux paragraphes suivants reprennent le même type de champs lexicaux pour donner des exemples situés très vaguement dans le temps et l’espace. Il faut noter cependant la connotation plus politique dans le dernier paragraphe qui évoque les prêtres catholiques : « arborer l’étendard de la révolte ; armer les mains des sujets contre leurs souverains ; ordonner insolemment aux rois de descendre du trône ; s’arroger le droit de rompre les liens sacrés qui unissent les peuples à leurs maîtres ; traiter de tyrans les princes qui s’opposaient à leurs entreprises audacieuses ; prétendre pour eux-mêmes une indépendance chimérique des lois, faites pour obliger également tous les citoyens ».
– Se trouve ainsi justifiée et expliquée l’alliance des termes « religion » et « politique » indiquée comme domaines considérés dans la définition : le clergé est ainsi soupçonné de briser l’unité d’un pays et des citoyens. Il apparaît comme contraire à l’ordre social et à la paix civile, qui font en revanche partie des idéaux des Lumières.
Les cibles de la critique
– L’article se garde de donner des références précises : « souverains » et « monarques » sont laissés dans l’anonymat, les allusions historiques ne sont pas élucidées. On notera par exemple le vague de la métaphore « siècles de ténèbres » : il peut s’agir aussi bien de la période des guerres de religion au XVIe siècle, que les pires moments de l’opposition janséniste. Mais il peut s’agir aussi de ce même XVIIIe siècle désigné ainsi par ceux qui en dénoncent la barbarie et le fanatisme. Cette ambiguïté laisse au lecteur toute sa liberté d’interprétation, elle l’oblige à chercher, plus qu’à polémiquer ou contredire.
– La cible visée par l’article, ce par quoi celui-ci se fait pamphlet, n’est identifiée que tardivement, seulement dans le dernier paragraphe : « on a vu des prêtres du Dieu de paix arborer l’étendard de la révolte ». L’antithèse entre « Dieu de paix » et « étendard de la révolte » stigmatise violemment les prêtres catholiques, tandis que réapparaît le vocabulaire de la cruauté (« flots de sang », « sacrifices humains », « barbarie »). La cruauté apparaît ainsi comme une tendance générale des prêtres, confortée par la référence aux prêtres du paganisme, ce qui est sans doute pire que de stigmatiser directement les catholiques. En renvoyant les catholiques aux païens, d’Holbach laisse percer non seulement la violence de son anticléricalisme, mais aussi son athéisme.
Conclusion
D’Holbach écrit un article de dictionnaire apparemment objectif, qui utilise précisément la neutralité propre à ce type de textes pour en faire un pamphlet contre le clergé et la religion, le premier étant responsable de l’abus de pouvoir aux sources du fanatisme, de la superstition, et des guerres.
Cependant, l’encyclopédiste déjoue la censure en faisant comme si la critique n’était plus d’actualité.
Si d’Holbach était un des rares philosophes des Lumières à oser afficher son athéisme, il n’en demeure pas moins qu’implicitement cet article rappelle certains traits d’une religion selon les Lumières : les prêtres sont les « concitoyens » de leurs ouailles et n’ont pas de pouvoir sur eux, le dernier paragraphe rappelle « la soumission et la douceur, si recommandée par l’Évangile », et la dernière phrase semble indiquer une voie nouvelle pour penser la religion et le clergé : « Il n’en est point ainsi des contrées éclairées par les lumières de la raison et de la philosophie, le prêtre n’y oublie jamais qu’il est homme, sujet, et citoyen ».
Source: http://www.academie-en-ligne.fr