Les Époques de la nature - puissance par l'intelligence - ⇢

Buffon - Les Époques de la nature - la nature et l'homme

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Synthèse : Buffon, dans son ouvrage "Les Époques de la Nature", explore comment l'intelligence humaine a transformé la planète en modifiant les espèces animales et végétales. Il met en lumière le rôle de l'homme dans la domestication des animaux sauvages, permettant ainsi l'essor de l'agriculture et la multiplication des populations. Selon lui, l'homme a noblement enrichi la nature en développant des espèces utiles, créant ainsi une abondance propice à la croissance démographique. Buffon souligne notamment l'importance de la découverte du blé, fruit de l'intelligence et de l'art agricole de l'homme, qui a révolutionné la production alimentaire. Malgré des hypothèses parfois contestées, Buffon met en avant le pouvoir transformateur de l'intelligence humaine sur l'environnement, ouvrant ainsi le débat sur l'impact de l'homme sur la nature.

LA NATURE MODIFIÉE PAR L'HOMME


Buffon avait soixante et onze ans quand il publia, en 1778, les Epoques de la Nature afin de répondre aux critiques qu'avait soulevées la Théorie de la Terre et surtout pour exposer sur l'histoire du monde des vues et des idées mûries par trente ans d'études et de méditations.
Sans doute la classification des temps préhistoriques élaborée par Buffon est devenue caduque depuis que les savants du XIX siècle, grâce à des fouilles méthodiques, ont établi la distinction des différents âges (de pierre, de bronze, de fer). Buffon n'en reste pas moins un grand
savant et un précurseur.
Il a été le fondateur de la paléontologie et de la géologie; on lui doit des théories nouvelles : la transmission de la vie à la surface de la terre par des générations successives; la variabilité et la transformation des espèces sous l'influence du milieu et de la lutte pour la vie (théorie du transformisme que devaient exploiter Lamarck et Darwin); il a frayé la voie à Cuvier et préparé ses découvertes en élaborant les premières lois de l'anatomie comparée.
Dans cet extrait, Buffon montre comment la puissance de l'homme, secondant celle de la nature, a transformé la face du globe.

Le premier trait de l'homme qui commence à se civiliser, est l'empire qu'il sait prendre sur les animaux; et ce premier trait de son intelligence devient ensuite le plus grand caractère de sa puissance sur la nature : car ce n'est qu'après se les être soumis qu'il a, par leur secours, changé la face de la terre, converti les déserts en guérets et les bruyères en épis. En multipliant les espèces utiles d'animaux, l'homme augmente sur la terre la quantité de mouvement et de vie; il ennoblit en même temps la suite entière des êtres, et s'ennoblit lui-même en transformant le végétal en animal, et tous deux en si propre substance, qui se répand ensuite par unenombreuse multiplication : partout il produit l'abondance, toujours suivie de la grande population; des millions d'hommes existent dans le même espace qu'occupaient autrefois deux ou trois cents sauvages, des milliers d'animaux, où il y avait à peine quelques individus; par lui et pour lui les germes précieux sont les seuls développés, les productions de la classe la plus noble les seules cultivées; sur l'arbre immense de la fécondité, les branches à fruit seules subsistantes et toutes perfectionnées.
Le grain dont l'homme fait son pain n'est point un don de la nature, mais le grand, l'utile fruit de ses recherches et de son intelligence dans le premier des arts; nulle part sur la terre on n'a trouvé de blé sauvage, et c'est évidemment une herbe perfectionnée par ses soins; il a donc fallu reconnaître et choisir entre mille et mille autres cette herbe précieuse; il a fallu la semer, la recueillir nombre de fois pour s'apercevoir de sa multiplication, toujours propor-
tionnée à la culture et à l'engrais des terres. Et cette propriété, pour ainsi dire unique, qu'a le froment de résister dans son premier âge, au froid de nos hivers, quoique soumis, comme toutes les plantes annuelles, à périr après avoir donné sa graine; et la qualité merveilleuse de cette graine qui convient à tous les hommes, à tous les animaux, à presque tous les climats, qui d'ailleurs se conserve longtemps sans altération, sans perdre la puissance de se reproduire; tout nous démontre que c'est la plus heureuse découverte que l'homme ait jamais faite, et que, quelque ancienne qu'on veuille la supposer, elle a néanmoins été précédée de l'art de l'agriculture, fondé sur la science et perfectionné par l'observation.


I. L'intelligence, source de puissance.
— Dans cette reconstitution hypothétique, et parfois hasardeuse, de l'évolution de l'humanité il ne faut pas chercher une démonstration scientifique, au sens où nous entendons aujourd'hui cette expression. Non seulement Buffon n'est pas encore en possession de toutes les connaissances qui seraient nécessaires à une telle démonstration, mais il fonde son argumentationsur des faits qu'il tient pour certains et dont des découvertes posterieures ont établi la fausseté : par exemple l'inexistence du blé sauvage (l. 25). Buffon part d'un principe de caractère religieux : il y a une différence radicale entre l'homme et les animaux. Par son intelligence l'homme n'est pas^un animal supérieur, mais un être d'une autre nature. C'est l'intelligence qui lui a permis de soumettre les espèces animales et végétales à sa puissance, et de transformer ainsi la face de la terre (l. 6). Si l'on creusait ce principe, on arriverait à l'idée, chrétienne, que l'intelligence humaine est un reflet, ou une étincelle, de l'intelligence divine, que l'homme est, en quelque sorte, le lieutenant de Dieu sur terre ; sa puissance n'est donc qu'une délégation de sa toute-puissance divine. Mais abstraction faite de la philosophie qui sous-tend l'argumentation, il reste que l'intelligence de l'homme a modifié le cours naturel des choses. Nul n'a jamais contesté cette évidence, mais le débat reste ouvert sur la part qui revient à l'homme et celle qui revient à d'autres facteurs. Ainsi Lamarck mettra en lumière l'influence du milieu (nature du sol, climat, conditions atmosphériques) sur la transformation des espèces, Darwin montrera l'importance de l'activité fonctionnelle et de la sélection, d'autres naturalistes, au XIXe siècle (Morgan, Mendel) partisans du mutationnisme souligneront l'effet des mutations brusques, c'est-à-dire, l'apparitioi soudaine d'un individu, un seul, qui diffère, par un ou plusieurs caractéristiques, des individus typiques.
Pour Buffon le rôle de l'intelligence humaine est prédominant ; il tient pour négligeable le hasard, il incline à croire que la science a précédé l'observation (cf. l'art de l'agriculture, fondé sur la science et perfectionné par l'observation, l. 42). En d'autres termes c'est par la
réflexion et le raisonnement que l'homme serait parvenu à la connaissance, aux principes de l'art, l'expérience et l'observation venant «infirmer ou infirmer la théorie. On pourra, à cette occasion, rappeler le mécanisme de l'invention et ses deux modes principaux : inductif et déductif.

II. Multiplication et ennoblissement.
— Le génie de l'homme appliqué
à la transformation des espèces, animales et végétales, a eu divers effets qu'il faut distinguer, a) D'abord, aux yeux de Buffon, la conquête des animaux sauvages, devenus par ses soins animaux domestiques, lui a permis de fertiliser une étendue de sol plus vaste que celle qu'il aurait pu cultiver par ses propres moyens (cf. par leur secours, l. 5).
Conséquence : l'extension de la culture a permis le développement des espèces animales et des populations humaines, puisqu'elle leur a fourni la nourriture nécessaire ; à son tour, cette augmentation numérique a permis un nouvel accroissement de la culture, favorable à un
accroissement de la population. Cette progression est théoriquement indéfinie. Buffon voit la confirmation de son raisonnement dans le fait que des millions d'hommes existent dans le même espace qu'occupaient lieux ou trois cents sauvages (l. 15-16). On observera que cette progression n'est pas aussi régulière et aussi mécanique qu'il semble le croire : des phénomènes de surpeuplement entraînent des régressions dans la natalité ; on constate des variations démographiques qui ne s'expliquent pas toujours par des causes logiques telles que guerres,
catastrophes, maladies endémiques, appauvrissement du sol, etc.
D'autre part, la machine s'est substituée à l'être vivant dans la culture îles terres, si bien que le rapport culture-être vivant s'est modifié : d'immenses espaces jusqu'à présent stériles en Asie et en Afrique ont pu être mis en culture, grâce aux machines et à l'énergie industrielle.
Cependant il est vrai, en gros, que l'action de l'homme a eu pour effet de développer la production des espèces que nous appelons utiles.
Cette utilité donne à la production un caractère précieux (cf. germes précieux, l. 17) ; c'est ce que Buffon nomme un ennoblissement (la classe la plus noble; l. 18), ce terme évoquant l'idée d'une hiérarchie de valeurs, comprise entre le sauvage et le domestique. On peut discuter
cette idée et soutenir par exemple que l'animal sauvage, le loup, est plus noble que le chien, animal domestique. Il faut retenir néanmoins que le génie humain a développé la quantité (multiplication) et la qualité (ennoblissement) des produits naturels.

III. La « plus heureuse découverte » de l'homme.
— Les céréales, et particulièrement, le blé, apparaissent à Buffon comme le type parfait
île la découverte agricole, résultant de l'exercice d'un art. Il croit à tort il est vrai — que dans ce cas, il n'y a pas eu simple transformation, mais création à-partir d'une herbe qu'il aurait perfectionné (I. 26), de manière à ia doter des qualités exceptionnelles qui sont celles du blé : résistance au froid, conservation prolongée, aliment universel, puissance presque illimitée de reproduction. Il paraît plus vraisemblable que ces qualités étaient déjà données dans les espèces primitives et que l'homme s'est borné à les améliorer, en sélectionnant ou en hybridant certaines espèces.

Source: J C
   

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