Chassignet - Cet océan battu de tempête et d'orage - analyse ⇢

Chassignet - Assieds-toi sur le bord... - analyses

     Page vue 32 fois, dont 4 fois ce mois-ci.

5 pages • Page 2 sur 5

Chassignet - Assieds-toi sur le bord...

Synthèse : Une structure démonstrative, propre au sonnet, met en lumière l'inconstance de la vie humaine, soulignant le contraste entre la réalité changeante et l'illusion de stabilité créée par le langage. Le poète s'adresse directement au lecteur, l'invitant à une réflexion sur la condition humaine à travers une expérience singulière. Les oppositions temporelles et lexicales soulignent la dualité entre le mouvement perpétuel de l'existence et la quête illusoire de permanence. L'image du fleuve, symbole de passage, renvoie à la conception baroque de la vie comme un écoulement incessant, marqué par la discordance entre la variabilité inéluctable et la fixité illusoire entretenue par le langage. Cette réflexion poétique révèle une crise du langage propre à l'époque baroque, où les mots deviennent des artifices masquant la véritable nature changeante et insaisissable de l'homme.

1/ Une structure démonstrative
Une structure démonstrative fortement accusée, qui épouse la structure du sonnet : d'abord l'expérience proposée au lecteur - « Assieds-toi » - et le constat qui en découle : « Tu la verras » ; le second quatrain introduit une restriction : « mais tu ne verras rien », renforcée par le parallélisme antithétique (« tu verras » / « tu ne verras rien »). Le premier tercet s'ouvre sur « ainsi » qui introduit le second terme de la comparaison, le comparé, invitant le lecteur à opérer le rapprochement entre l'expérience qu'il vient de faire et la destinée humaine.
Dès le début, le poète s'adresse au lecteur en le tutoyant, marque non de familiarité mais de simplicité chrétienne, tous deux sont frères, « tu » est repris avec insistance ; il s'agit de convaincre d'une vérité générale qui ne sera énoncée qu'au vers 9 et passe d'abord par une expérience particulière promue à une valeur exemplaire.
L'usage du futur de certitude, dès le vers 2, montre le caractère implacable du constat, la reprise du futur, au vers 9, conserve cette même valeur de certitude, appliquée cette fois à la vie humaine.

2/ Oppositions et but visé
L'inconstance de la vie humaine, soumise au changement incessant, masquée par la fiction du langage qui nourrit l'illusion d'une stabilité, est bien mise en valeur par le jeu d'oppositions qui jalonnent le texte : antithèse vers 1 / vers 5 ; imparfait / présent de vérité générale du vers 6 ; construction du vers 7 : jeu sur « Tous les jours » en tête de vers, « toujours » à la fin + un chiasme qui accentue l'opposition entre la réalité de l'existence et l'abus du langage (« elle
passe, et la nommons »), la copule ayant presque valeur d'un « pourtant ».
Nouvelle opposition au niveau des temps dans le premier vers du tercet : présent / futur, redoublée par le jeu proposition affirmative (« ainsi l'homme varie ») / tournure négative qui suit, opposition « demain » / « aujourd'hui », reprise sous une autre forme dans les deux derniers vers : « Et combien qu'aujourd'hui » / « qui vivais hier passé » et antithèse imparfait / présent dans le vers final.
Antithèse qui se propage tout au long du lexique entre le vocabulaire du changement : « ondante », « fluer», « cours», « roulant», « tours», « décharger », « coulait», « change », « passe », « varie », « varier » ; insistance encore avec l'hyperbole du vers 3, l'adjectif antéposé « perpétuel » au vers précédent ; et le vocabulaire de l'identité (« toujours », « même » repris trois fois au vers 8, une dernière fois au vers 14 ; reprise au vers 12 du verbe « varier », mais précédé de « sans » (écho au vers 9).
On pourra commenter quelques effets poétiques : place à l'hémistiche de « varier » (vers 9 et 12), avec une diérèse dans ce dernier ; enjambements des vers 3 / 4, 5 / 6 qui suggèrent l'écoulement et sa rapidité.

3/ La conception baroque de la vie
La vie est passage à l'instar du fleuve, vieux topos héraclitéen repris ici mais avec beaucoup d'expressivité : la forte antithèse au plan lexical a pour but de persuader le lecteur de l'évidence de la mutabilité de l'existence. L'image de l'eau est récurrente dans la littérature, la peinture, mais aussi l'architecture baroque avec le développement des fontaines. Ce topos antique du passage est caractéristique de la sensibilité baroque, davantage par sa récurrence que par sa nouveauté ; il est partagé par le Montaigne du chapitre 3 du livre III des Essais (« le monde est une bran loi re pérenne, tout bouge sans cesse... »)
Plus intéressante, la thèse développée par Chassignet : ce n'est pas tant l'inconstance, et partant l'inconsistance de la vie qui l'intéresse que le divorce entre la variabilité inexorable de celle-ci et l'illusion du langage qui maintient l'artifice d'une fixité : le poème ne cesse, dans la construction même des vers, de dénoncer cette fiction : proposition très moderne qui marque la fin d'une époque (cf. Michel Foucault, Les Mots et les choses) : les mots sont une convention,
une facilité, un abus de langage commode qui sert d'abord, c'est ce qui préoccupe Chassignet, à nous désigner (« on me nomme »), à nous assigner une identité, autrement dit une stabilité psychologique et physique, or nous ne sommes jamais identiques à nous-mêmes, toujours autres, différents.
Le baroque coïncide avec cette crise du langage qui affecte les signes d'une flottaison généralisée : les signifiés commodes et rassurants dont nous nous parons ne sont que des signifiants sans rapport avec le signifié qu'ils désignent. Dans cet intervalle se loge la poésie de Chassignet.

Source: N R

   

Texte de Référence

Veuillez sélectionner un texte.