Jean Anouilh: Antigone - portée philosophique et politique
PORTÉE PHILOSOPHIQUE ET POLITIQUE
L’impact d’Antigone dépasse le cadre théâtral pour toucher aux enjeux philosophiques et politiques de son époque – et des suivantes. Créée en pleine guerre, la pièce a d’abord été lue comme une allégorie de l’Occupation. Cette grille de lecture, nous l’avons vu, opposait un Créon figure du maréchal Pétain (ou de tout pouvoir collaborateur) à une Antigone figure de la Résistance. Effectivement, de nombreux éléments viennent étayer cette interprétation : la jeunesse indomptable d’Antigone face au vieil homme épuisé qu’est Créon évoque la jeunesse résistante contre les “vieilles gloires” compromises du régime de Vichy. Antigone parle au nom de la morale et de l’honneur, là où Créon invoque la raison d’État et l’intérêt politique – on peut y voir le dialogue de sourds entre résistants idéalistes et vichystes pragmatiques. Même des détails scéniques (les gardes à l’allure de miliciens, les costumes modernes) ancrent la pièce dans le présent de 1944. Il n’est pas étonnant que beaucoup de spectateurs de l’époque aient immédiatement identifié Antigone à la France qui dit “non” (on a souvent fait le rapprochement avec le fameux “Non” du 18 juin 1940 de De Gaulle). D’ailleurs, les comédiens eux-mêmes et le public grelottaient de froid dans le théâtre non chauffé, partageant concrètement les privations de la guerre. La résonance patriotique était forte : « jamais, au grand jamais, l’Occupant ne pourrait prendre aux Français leur liberté d’opinion », écrit un commentateur à propos de la pièce, saluant la façon dont elle redonne espoir au peuple asservi. La censure allemande, distraite ou naïve, s’est fait piéger : la propagande collaborationniste voyait au départ dans la fin de la pièce (révolte matée) un message pro-ordre, mais beaucoup de Français y lisaient entre les lignes une exaltation du sacrifice héroïque et un appel à ne pas transiger avec l’ennemi. Dans ce sens, Antigone a pu encourager un esprit de résistance passive : le fait que l’héroïne perde la vie n’en fait pas une vaincue, au contraire. Son “échec” apparent renforce l’idée que la victoire morale appartient à ceux qui refusent de servir l’injustice. C’est un message qui a rallié de nombreux jeunes à l’époque, comme en témoigne la popularité de la pièce et les commentaires enflammés de certains résistants disant qu’ils « se reconnaissaient en elle ».
Cependant, la portée politique d’Antigone est ambivalente, ce qui explique qu’elle a été récupérée un temps par des camps opposés. Cette ambivalence n’est pas forcément une maladresse d’Anouilh, mais plutôt le reflet de sa volonté de peindre la complexité plutôt que de faire une pièce de propagande univoque. Anouilh n’était ni un résistant militant comme Sartre, ni un auteur officiellement collabo ; il était plutôt un homme qui aimait l’ordre autant que la liberté, allergique aux extrémismes. Ainsi, Antigone peut aussi se lire comme une tragédie de l’intransigeance : un avertissement sur ce qui arrive quand deux absolutismes s’affrontent (la pureté idéaliste vs le réalisme autoritaire). C’est ce qu’avait perçu la presse résistante en la critiquant : pour Claude Roy, Antigone et Créon se valent dans leur mépris commun des hommes, l’une se tuant par orgueil, l’autre réprimant par cynisme. Cette lecture y voit une pièce désespérée, où tout le monde a tort parce que personne n’aime réellement l’humanité. Il est vrai qu’Antigone, dans sa quête d’absolu, dit des phrases dures sur la vie qu’elle méprise, sur le bonheur qu’elle refuse comme « sale ». Créon de son côté dit clairement qu’il trouve les gens médiocres et qu’il faut les gouverner sans illusions. Cette vision sombre a pu faire croire que la pièce faisait le jeu du pessimisme ambiant, décourageant la lutte collective. André Breton y a vu une œuvre “ignoble” en ce sens. Mais d’autres, au contraire, y ont vu un hymne à l’espoir paradoxal : Antigone meurt, certes, mais son non finit par triompher symboliquement. D’ailleurs « les résistants libérèrent la France moins d’un an après la première » d’Antigone, comme une confirmation que la jeunesse idéale finit par l’emporter sur les vieux tyrans. On pourrait dire que la pièce, intentionnellement ou non, laissait chaque camp y puiser sa morale – c’est la marque des œuvres riches que de permettre des interprétations multiples.
Au-delà de la conjoncture de 1944, Antigone soulève des questions philosophiques intemporelles. La plus saillante est sans doute celle de l’existentialisme et de l’absurde. Anouilh, sans être philosophe de profession, propose à travers ses personnages un véritable débat existentiel avant l’heure. Antigone peut être vue comme une “héroïne existentielle”, au sens où sa démarche rappelle la formule de Sartre « l’existence précède l’essence ». Elle agit, et par son action elle définit qui elle est. Elle n’est pas prédéterminée à être une rebelle : elle choisit de l’être, elle forge son identité par son acte libre. En cela, elle rejoint les figures sartriennes de la révolte (comme le personnage d’Œdipe chez Sartre dans Les Mouches, autre réécriture tragique de 1943, qui disait non à Zeus). D’ailleurs, la réception d’Antigone à l’époque a souvent comparé Anouilh à Sartre. Certains ont voulu opposer Antigone de Anouilh à Les Mouches de Sartre en disant que la première était une contre-proposition réactionnaire à la seconde, plus engagée à gauche. C’est sans doute excessif, mais cela montre que la pièce d’Anouilh se situe dans le même champ de réflexion sur la liberté, le choix et le sens de l’action. On retrouve aussi des thématiques chères à Camus : Antigone a quelque chose de “l’homme révolté” (titre de l’essai de Camus en 1951). Camus définira la révolte comme ce qui « donne sa valeur à la vie » dans un monde absurde. Antigone illustre parfaitement cette idée : face à l’absurdité (enterrer son frère mène à la mort, ne pas l’enterrer est moralement impossible pour elle), elle se révolte et c’est cette révolte qui lui donne sa dignité d’être humain. Camus aurait pu voir en elle une sœur de son Sisyphe – sinon que Camus préfère la révolte qui vit alors qu’Antigone choisit la révolte qui meurt.
La pièce développe par ailleurs une philosophie de l’absurde très prégnante dans les dialogues. Créon a des accents camusiens lorsqu’il constate l’inanité des ambitions et l’obligation de faire avec un monde imparfait. Antigone, elle, représente la réponse de l’absurde par la révolte suicidaire : elle oppose un acte porteur de sens (enterrer son frère) à un univers qui n’en a pas (puisque cette action ne changera rien objectivement). On peut la voir comme une figure de l’absurde glorifié : elle sait que sa lutte est vaine (« je le sais ! » dit Rostand par la bouche de Cyrano et Antigone pourrait le reprendre), mais elle trouve que « c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ». Là réside une valeur existentialiste forte : la valeur de l’action ne réside pas dans son résultat, mais dans sa sincérité et son intensité. Antigone affirme que « seul compte son accord avec elle-même ». Cette phrase est proche de la notion d’authenticité de Heidegger ou Sartre. Elle place la fidélité à soi au-dessus de toute autre considération.
L’autre question philosophique soulevée est celle de la responsabilité et de la morale individuelle. Anouilh pose la question : vaut-il mieux préserver sa vie au prix d’un reniement (Ismène au début, Créon qui a dit oui) ou préserver sa morale au prix de la vie (Antigone) ? C’est un dilemme moral extrême, mais qui renvoie à des choix plus communs (dans la guerre : collaborer pour survivre ou résister et risquer la mort ?). Antigone a fait réfléchir toute une génération de lycéens et d’étudiants (et continue de le faire) sur cette notion d’intégrité morale. Beaucoup y ont vu un message humaniste puissant : la dignité de la personne humaine réside dans sa capacité à dire non à l’inacceptable. Même si ce “non” paraît absurde ou vain, il est le dernier rempart de l’humanité. C’est ce que souligne la conclusion du blog Nom d’une plume : « Antigone s’est peut-être suicidée, mais elle ressort gagnante du combat, mourant pure, digne, intègre… heureuse même, parce qu’étant restée libre, en accord avec sa conscience ». Créon, lui, « reste seul […] menant une existence à laquelle on pourrait préférer la mort ». Ce renversement final montre la position du dramaturge : la vraie victoire n’est pas celle du vivant au pouvoir, mais celle de la morte intègre. On peut y lire un écho à une certaine pensée chrétienne (mieux vaut perdre le monde que perdre son âme), bien qu’Anouilh ne soit pas croyant. Mais c’est surtout une idée existentialiste : la valeur d’une vie se mesure à la fidélité à ses valeurs, pas à sa durée ou sa réussite matérielle.
Enfin, la postérité philosophique d’Antigone se manifeste dans son universalité allégorique. Après 1944, le mythe d’Antigone revisité par Anouilh a servi de miroir à d’autres contextes d’oppression. Par exemple, l’écrivain Sorj Chalandon raconte dans Le Quatrième Mur (2013) la tentative de monter Antigone pendant la guerre du Liban à Beyrouth, preuve que la pièce parle à toutes les époques où règnent la violence et le dilemme de l’engagement. Antigone est devenue un symbole de la résistance morale universelle : contre les dictatures, contre l’arbitraire, voire dans des contextes familiaux ou personnels (chaque fois qu’un individu dit non à une pression injuste). Le fait qu’Anouilh ait maintenu une ambiguïté (aucun personnage n’est totalement pur ou abject) renforce la richesse de la réflexion. Antigone n’est pas un manifeste simpliste, c’est une œuvre qui invite à la discussion et à l’introspection. Elle fait éprouver au spectateur la beauté du sacrifice autant que sa terrible absurdité, la nécessité de l’ordre autant que son inhumanité, la fougue de la jeunesse autant que la sagesse résignée de l’âge. C’est pourquoi elle continue de « parler aux spectateurs non encore nés au moment de sa création », leur présentant toujours avec éloquence « la jeunesse et l’âge, l’idéalisme et le compromis ».
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