Synthèse : L'origine du mot "spleen" révèle une angoisse existentielle profonde, insaisissable et étrangère, empruntée à l'anglais sans être assimilée à la langue française. Son évolution sémantique le lie à la mélancolie et à une maladie physiologique, distincte de la mélancolie romantique. Pour Baudelaire, le "spleen" exprime un malaise indicible, résistant à toute définition directe, traduit par un système d'images récurrentes dans ses poèmes. Son écriture oscille entre expression de soi et refus de l'étalage du moi, entre souffrance exprimée et retenue. L'énonciation dans ses poèmes révèle une tension entre personnalité et dépersonnalisation, où le locuteur se dissimule derrière des masques multiples. Le lyrisme baudelairien explore les réalités subjectives éphémères, défiant le langage et créant un sujet lyrique multiple et instable, reflet d'une identité fragmentée.
• Origine du mot :
L’angoisse d’être au monde et de devoir vivre est si insaisissable qu’elle n’a pas de
nom. Échouant à la désigner, la langue recourt à un terme étranger (emprunt) et même
doublement étranger, puisque l’anglais spleen « humeur noire, bile » est un emprunt
au grec splên qui désignait la rate.
Le mot anglais est transposé tel quel par le français, sans adaptation graphique (à part
un erratique spline chez Diderot en 1760), ni phonétique. L’emprunt n’est pas rapporté
aux structures françaises, il n’est pas « assimilé » (cf. riding coat > redingote,
beefsteak > bifteck, fuel > fioul, starlet > starlette). L’origine étrangère n’est pas
effacée, le mot reste hors système par ses particularités graphiques et phonétiques:
l’orthographe continue à maintenir la perception de l’étrangeté de ce mot, nous
obligeant à le prononcer à l’anglaise. Ici, en tant que titre, il ne s’intègre même pas à la
syntaxe française puisqu’il ne prend pas de déterminant.
Cette étrangeté fait qu’il n’a pas un champ dérivationnel important: spleenétique
(emprunt à l’anglais) entre en concurrence avec splénétique « qui souffre de la rate »,
attesté en moyen français. Le mot spleen a aujourd’hui disparu de l’usage sauf par
évocation littéraire. Au sens médical, il a été supplanté par dépression, neurasthénie.
(Signalons une occurrence remarquable dans Télérama: « des nuits spleenardes des
ados ».)
• Évolution sémantique et signifié en langue:
La formation de ce mot s’explique par la tradition de la médecine des humeurs qui
remonte à Hippocrate. La bile noire, à laquelle les médecins attribuaient la colère,
passait pour une sécrétion de la rate. Spleen est donc étymologiquement un équivalent
de mélancolie, du grec melas « noire », et kholia, « bile », et un équivalent du mot de
formation latine atrabile, atrabilaire, « bile noire ». Pour mélancolie, le sens
psychologique a précédé le sens médical. Au contraire, spleen est demeuré proche du
sens médical, il désigne une maladie physiologique et non psychologique.
Le mot est emprunté un siècle avant Baudelaire. On le trouve chez Voltaire,
Montesquieu et Diderot au sens de « vapeurs anglaises » et il n’est attesté qu’à propos
des Anglais. Quand il est ensuite employé par les romantiques de la génération 1830,
il ne désigne plus un mal spécifiquement anglais. Il ne désigne pas non plus la
mélancolie romantique, mais un mal existentiel, le dégoût généralisé de la vie
(Chateaubriand, Vigny, Musset).
• Sens baudelairien:
Le mot mélancolie a été usé par l’abus qu’en ont fait les poètes romantiques. Pourquoi
le choix d’un mot anglais? C’est une angoisse que le poète ne sait pas désigner dans sa
langue maternelle, cf. une lettre à sa mère:
« ce que je sens c’est un immense découragement, une sensation d’isolement
insupportable, une peur perpétuelle d’un malheur vague, une défiance complète de
mes forces, une absence totale de désirs, une impossibilité de trouver un amusement
quelconque. »
C’est un mot qui résiste aux efforts de définition, l’écriture poétique peut seulement en
donner des équivalents sous forme d’images. C’est la raison pour laquelle 4 poèmes
qui se suivent sont intitulés SPLEEN, mettant en place un système d’images
récurrentes, saison, couleur, sons, lieux... qui forment un réseau du spleen.
La représentation du sujet spleenétique
Baudelaire n’a rien écrit qui fût étranger à sa vie et à ses émotions. C’est son moi qui
sous ses multiples aspects et dans ses diverses manifestations qui forme la substance
de ses poèmes. On appelle éthopée le portrait moral (les quatre « Spleen » sont des
éthopées).
Mais, héritier des romantiques, il est aussi l’élève des parnassiens, d’où le refus de
l’étalage du moi (tonalité anti pathétique de « Je suis comme le roi... »). Sa poésie
manifeste la difficulté à exprimer l’intériorité dans un rapport de transparence au
langage et au monde.
Les poèmes se situent entre le désir de fixer une histoire personnelle et l’aspiration à
l’abolition du moi ; entre l’expression de la souffrance et la réticence à dire cette
souffrance.
Deux citations contradictoires :
« L’homme de génie veut être un, la gloire c’est rester un »
« Le propre des vrais poètes est de savoir sortir d’eux-mêmes »
On peut les mettre en relation avec la première phrase de Mon cœur mis à nu : « de la
vaporisation et de la centralisation du moi : tout est là ».
C’est cette tension entre la personnalité et la dépersonnalisation que fera apparaître
l’analyse de l’énonciation.
L’énonciation, c’est d’abord l’acte individuel par lequel on utilise la langue. Une
réflexion sur l’énonciation doit avant tout s’attacher à l’inscription du locuteur dans
son énoncé, à la façon dont le discours sauvegarde l’événement de son énonciation (la
subjectivité dans le langage). Le locuteur peut être présent de manière explicite, par
l’emploi du je et tous les éléments déictiques (il s’agit de signes indiciels qui
réverbèrent le cadre énonciatif et visent leur référent en fonction de la situation
d’énonciation) ; mais aussi de manière discrète, plus ou moins cachée.
Lyrisme : « lyre », instrument d’Orphée, symbole de la poésie et de son pouvoir.
Œuvre lyrique : présentation par le poète de sa propre image, exploration des réalités
subjectives éphémères qui défient le langage. Selon Molinié, « L’expression lyrique
est d’abord l’expression de soi à soi sur soi ». Cela se traduit ordinairement dans le
discours lyrique par une surabondance des marques de la première personne.
Presque tous les poèmes de Baudelaire sont écrits à la première personne, pourtant il
répète que sa souffrance n’est pas seulement la sienne. Il regarde en lui-même
l’angoisse comme si c’était celle de n’importe qui, comme si ce n’était pas la sienne
(vous pouvez vous souvenir de Verlaine, « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur
la ville »). Le sujet lyrique n’existe pas, c’est un objet fantasmatique, une créature
virtuelle fabriquée par le texte et dépourvue d’identité stable. Au contraire, il se voit
doté de visages nombreux. Il recrée sans cesse sa propre apparence et refait sa vie en
se pensant lui-même comme objet. Les poèmes de Baudelaire sont une accumulation
de fragments identitaires, de morceaux cousus et décousus (image d’Arlequin et cf. Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque).
Source: L A
L’angoisse d’être au monde et de devoir vivre est si insaisissable qu’elle n’a pas de
nom. Échouant à la désigner, la langue recourt à un terme étranger (emprunt) et même
doublement étranger, puisque l’anglais spleen « humeur noire, bile » est un emprunt
au grec splên qui désignait la rate.
Le mot anglais est transposé tel quel par le français, sans adaptation graphique (à part
un erratique spline chez Diderot en 1760), ni phonétique. L’emprunt n’est pas rapporté
aux structures françaises, il n’est pas « assimilé » (cf. riding coat > redingote,
beefsteak > bifteck, fuel > fioul, starlet > starlette). L’origine étrangère n’est pas
effacée, le mot reste hors système par ses particularités graphiques et phonétiques:
l’orthographe continue à maintenir la perception de l’étrangeté de ce mot, nous
obligeant à le prononcer à l’anglaise. Ici, en tant que titre, il ne s’intègre même pas à la
syntaxe française puisqu’il ne prend pas de déterminant.
Cette étrangeté fait qu’il n’a pas un champ dérivationnel important: spleenétique
(emprunt à l’anglais) entre en concurrence avec splénétique « qui souffre de la rate »,
attesté en moyen français. Le mot spleen a aujourd’hui disparu de l’usage sauf par
évocation littéraire. Au sens médical, il a été supplanté par dépression, neurasthénie.
(Signalons une occurrence remarquable dans Télérama: « des nuits spleenardes des
ados ».)
• Évolution sémantique et signifié en langue:
La formation de ce mot s’explique par la tradition de la médecine des humeurs qui
remonte à Hippocrate. La bile noire, à laquelle les médecins attribuaient la colère,
passait pour une sécrétion de la rate. Spleen est donc étymologiquement un équivalent
de mélancolie, du grec melas « noire », et kholia, « bile », et un équivalent du mot de
formation latine atrabile, atrabilaire, « bile noire ». Pour mélancolie, le sens
psychologique a précédé le sens médical. Au contraire, spleen est demeuré proche du
sens médical, il désigne une maladie physiologique et non psychologique.
Le mot est emprunté un siècle avant Baudelaire. On le trouve chez Voltaire,
Montesquieu et Diderot au sens de « vapeurs anglaises » et il n’est attesté qu’à propos
des Anglais. Quand il est ensuite employé par les romantiques de la génération 1830,
il ne désigne plus un mal spécifiquement anglais. Il ne désigne pas non plus la
mélancolie romantique, mais un mal existentiel, le dégoût généralisé de la vie
(Chateaubriand, Vigny, Musset).
• Sens baudelairien:
Le mot mélancolie a été usé par l’abus qu’en ont fait les poètes romantiques. Pourquoi
le choix d’un mot anglais? C’est une angoisse que le poète ne sait pas désigner dans sa
langue maternelle, cf. une lettre à sa mère:
« ce que je sens c’est un immense découragement, une sensation d’isolement
insupportable, une peur perpétuelle d’un malheur vague, une défiance complète de
mes forces, une absence totale de désirs, une impossibilité de trouver un amusement
quelconque. »
C’est un mot qui résiste aux efforts de définition, l’écriture poétique peut seulement en
donner des équivalents sous forme d’images. C’est la raison pour laquelle 4 poèmes
qui se suivent sont intitulés SPLEEN, mettant en place un système d’images
récurrentes, saison, couleur, sons, lieux... qui forment un réseau du spleen.
La représentation du sujet spleenétique
Baudelaire n’a rien écrit qui fût étranger à sa vie et à ses émotions. C’est son moi qui
sous ses multiples aspects et dans ses diverses manifestations qui forme la substance
de ses poèmes. On appelle éthopée le portrait moral (les quatre « Spleen » sont des
éthopées).
Mais, héritier des romantiques, il est aussi l’élève des parnassiens, d’où le refus de
l’étalage du moi (tonalité anti pathétique de « Je suis comme le roi... »). Sa poésie
manifeste la difficulté à exprimer l’intériorité dans un rapport de transparence au
langage et au monde.
Les poèmes se situent entre le désir de fixer une histoire personnelle et l’aspiration à
l’abolition du moi ; entre l’expression de la souffrance et la réticence à dire cette
souffrance.
Deux citations contradictoires :
« L’homme de génie veut être un, la gloire c’est rester un »
« Le propre des vrais poètes est de savoir sortir d’eux-mêmes »
On peut les mettre en relation avec la première phrase de Mon cœur mis à nu : « de la
vaporisation et de la centralisation du moi : tout est là ».
C’est cette tension entre la personnalité et la dépersonnalisation que fera apparaître
l’analyse de l’énonciation.
L’énonciation, c’est d’abord l’acte individuel par lequel on utilise la langue. Une
réflexion sur l’énonciation doit avant tout s’attacher à l’inscription du locuteur dans
son énoncé, à la façon dont le discours sauvegarde l’événement de son énonciation (la
subjectivité dans le langage). Le locuteur peut être présent de manière explicite, par
l’emploi du je et tous les éléments déictiques (il s’agit de signes indiciels qui
réverbèrent le cadre énonciatif et visent leur référent en fonction de la situation
d’énonciation) ; mais aussi de manière discrète, plus ou moins cachée.
Lyrisme : « lyre », instrument d’Orphée, symbole de la poésie et de son pouvoir.
Œuvre lyrique : présentation par le poète de sa propre image, exploration des réalités
subjectives éphémères qui défient le langage. Selon Molinié, « L’expression lyrique
est d’abord l’expression de soi à soi sur soi ». Cela se traduit ordinairement dans le
discours lyrique par une surabondance des marques de la première personne.
Presque tous les poèmes de Baudelaire sont écrits à la première personne, pourtant il
répète que sa souffrance n’est pas seulement la sienne. Il regarde en lui-même
l’angoisse comme si c’était celle de n’importe qui, comme si ce n’était pas la sienne
(vous pouvez vous souvenir de Verlaine, « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur
la ville »). Le sujet lyrique n’existe pas, c’est un objet fantasmatique, une créature
virtuelle fabriquée par le texte et dépourvue d’identité stable. Au contraire, il se voit
doté de visages nombreux. Il recrée sans cesse sa propre apparence et refait sa vie en
se pensant lui-même comme objet. Les poèmes de Baudelaire sont une accumulation
de fragments identitaires, de morceaux cousus et décousus (image d’Arlequin et cf. Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque).
Source: L A