Apollinaire - Le Guetteur mélancolique - Hélène - analyse

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Synthèse : Dans ce poème, Apollinaire revisite le mythe d'Hélène de Troie, en peignant un portrait sensuel et érotique de la belle Hélène, tout en exprimant une réflexion profonde sur l'amour, le temps et la poésie. À travers cette réécriture, il se dépeint lui-même en tant que poète mélancolique, cherchant à figer le temps et à lutter contre la mort, tout en offrant une méditation sur la permanence de l'être et de l'art poétique. Une exploration captivante de la beauté intemporelle et de la quête de liberté, mêlant classicisme et modernité dans une harmonie poétique.

Sur toi Hélène souvent mon rêve rêva
Tes beaux seins fléchissaient quand Pâris t’enleva
Et savais-tu combien d’hommes avaient tes lèvres
Baisé depuis Thésée jusqu’au gardeur de chèvres1
Tu étais belle encor toujours tu le seras
Et les dieux et les rois pour toi firent la guerre
Car ton corps était nu et blanc2 comme ton père
Le cygne amoureux qui jamais ne chantera3
Si ton corps toujours nu exercé à la lutte
Inspirait l’amour Hélène fille d’un dieu
Les hymnes sans flambeau ni joueuse de flûte4
Nombreux qui aux matins cernaient de bleu tes yeux
Avaient avec les ans que n’avouent pas les femmes
Fait souffrir ton visage et tes lèvres fané5
Mais tes grands yeux étaient encor jeunes ô dame
Et le fard sur tes joues recouvrait les années
Mais tu n’étais point vieille et tu dois vivre encore
En quelque bourg de Grèce belle comme alors
Tu n’étais pas plus belle quand te dépucela
Le vainqueur de brigands Thésée qui te vola
Quand on entend la femelle de l’alcyon6
Chanter la mort est proche et pour vivre en nos rêves
Immortelle et belle Hélène ô tentation
Bouche-toi les oreilles ô vieille aux douces lèvres
Quand te nomme un héros tous les hommes se lèvent
Hélène ô liberté ô révolutions


Guillaume Apollinaire, Le Guetteur mélancolique, « Hélène », édition posthume, 1952.

Notes
1. Le mythe raconte en effet que, très jeune, Hélène fut enlevée par Thésée. Le « gardeur de chèvres » fait référence à Pâris.
2. Le mythe précise qu’Hélène fut enlevée nue par Pâris.
3. Hélène est, en effet, la fille d’un dieu, Zeus, et d’une mortelle, Léda. Selon la légende, Zeus se serait uni à Léda sous la forme d’un cygne. Toujours d’après la légende, les cygnes, au moment de mourir font entendre un chant admirable, chant que Zeus, transformé en cygne pour s’accoupler avec Léda, ne fera jamais entendre puisqu’il est immortel.
4. Les flambeaux et les joueuses de flûte accompagnaient les mariages. Apollinaire évoque ici tous les amants qu’Hélène aurait eus hors mariage.
5. Et avaient (…) fané tes lèvres.
6. Dans la mythologie, l’alcyon est un oiseau marin fabuleux dont la rencontre était un présage de calme et de paix.

Pour rendre compte de ce qui agite une époque traversée par des événements dramatiques, les écrivains du xxe siècle, dramaturges et poètes, reviennent aux mythes anciens en les modernisant. Ainsi, Apollinaire, à cheval entre le xixe et le xxe siècles, réécrit le mythe d’Orphée dans son Bestiaire ou Cortège d’Orphée ou dans « La Chanson du mal aimé » où il apparaît errant dans Londres, pleurant sa bien aimée perdue, tout en évoquant le Phénix et Ulysse à son retour sur Ithaque. À l’intérieur de son recueil posthume Le Guetteur mélancolique, il ressuscite la Belle « Hélène » dans un poème en vers qui prend la forme d’une invocation lyrique à la légendaire reine de Sparte, la plus « belle femme du monde » promise à Pâris par Aphrodite. Il s’agit bien ici d’une réécriture. Si le poète se montre fidèle au mythe d’origine d’Hélène, la femme fatale, il s’en écarte et le renouvelle au gré de ses états d’âme : il fait d’elle, dans un blason érotique, le composé de toutes les femmes. Mais il dépasse le portrait : à travers cette évocation, il se peint lui-même et donne à son poème la profondeur d’une réflexion sur l’amour, le temps et la poésie.

I. Une réécriture : un nouveau portrait de la belle Hélène
Apollinaire apparaît d’emblée comme un « expert en mythologie ».

1. Éléments mythologiques traditionnels : Apollinaire expert en mythologie
Le titre et le nom « Hélène » lancé dès le début (v. 1) donnent d’emblée au texte sa couleur mythologique.

Sa forme même, un poème en vers réguliers, invocation directe à Hélène (v. 1, 10, 23) rythmé par les multiples indices personnels de la 2e personne, sorte d’hymne aux accents lyriques, rappelle l’épopée homérique. L’absence de ponctuation, le choix de l’alexandrin – vers noble – sans coupes violentes communique au poème un souffle épique proche d’Homère.
Le destin d’Hélène est retracé à travers des épisodes mythologiques empruntés à l’Antiquité, parfois sous forme d’allusionssavantes : allusions à la naissanced’Hélène (vers 7) et à Zeus (« ton père ») à travers l’évocation du « cygne amoureux » de Léda ; à deux enlèvements marquants encadrant le poème, celui de « Thésée » (« le vainqueur de brigands » qui la « vola », v. 4, 20), connu des seuls initiés, et celui de « Pâris » (v. 2) d’abord explicitement nommé puis désigné par la périphrase, « le gardeur de chèvres » ; à la guerre de Troie enfin, résumée en douze syllabes (vers 6).
En toile de fond, Apollinaire recrée la vie grecque antique d’un « bourg de Grèce », avec ses animaux, « les dieux et les rois », les rites du mariage (« hymnes, flambeau, flûte »), les occupations (« la lutte »), ses légendes (celle du chant-présage de la « femelle de l’alcyon »).
Le thème de la beauté d’Hélène – origine de la guerre de Troie – au vers 25, qui fit que « tous les hommes se lèvent », rappelle l’épisode de L’Iliade (chant III) où les vieillards Troyens s’extasient sur sa beauté lorsqu’elle passe sur les murs de Troie.

2. Célébration sensuelle et érotique dans un blason
Apollinaire se concentre sur la beauté physique d’Hélène. Son portrait est construit à la manière d’un blason amoureux, dessinant Hélène par touches éparses qui détaillent, comme autant de gros plans, des parties du corps chargées de sensualité : les « beaux seins » aux courbes suggestives (« fléchissaient »), les « douces » « lèvres » (v. 3, 14, 24), les « yeux » cernés de « bleu » à cause de la fatigue amoureuse, les « joues »… Est donc reconstitué le « corps nu et blanc » évoqué deux fois (v. 7 et 9), qui fait penser à un tableau de Botticelli.
Les réalités érotiques sont traduites par des verbes réalistes (« dépucela » et « baisé », au sens d’« embrassé »), par la nudité autant que par le « fard », et par la mention des « matins » qui suggèrent les nuits d’amour. Hélène est bien une femme fatale tentatrice (« tentation »). Mais la répétition régulière de l’adjectif « beau / belle » (v. 2, 5, 19, 23) confère à ce portrait très « incarné » une généralité qui finit par l’idéaliser.

3. Les écarts et renversements de valeurs
Cependant le poème marque des écarts avec la tradition mythologique… et la modernise par des notations inattendues.

L’apostrophe « ô dame » sonne étrangement car le mot « dame » renvoie à une réalité médiévale, que rappelle aussi le verbe « dépucela ». Le mot « révolutions » qui clôt le poème a fort peu à voir avec l’Antiquité… Le poème mêle ainsi étrangement les époques.
L’évocation récurrente de la vieillesse d’Hélène paraît incongrue : la mythologie a gravé dans les esprits l’image d’une « belle » Hélène. Apollinaire rejette cette beauté dans le passé par l’imparfait qui parcourt le poème (« tu étais belle », v. 5). Il introduit l’image d’une « vieille » qui doit « vivre encore » (v. 17) dans l’anonymat, au « visage et [aux] lèvres fané[s] » et dont peut-être « la mort est proche »… Cette « vieille aux douces lèvres » nous fait vaguement entendre en musique de fond le « Quand vous serez bien vieille à la chandelle » de Ronsard ou « La Charogne » de Baudelaire…

Un portrait d’Hélène de plus, serait-on tenté de dire… comme un tableau de plus, après ceux de Pontormo, du Primatice ou de Jacques-Louis David… Mais le lecteur sent qu’Apollinaire l’invite, comme pour tout mythe, à capter un sens caché sous cette évocation-blason en l’honneur d’Hélène.

II. Derrière le blason, un portrait d’Apollinaire, une réflexion sur le temps qui passe et sur la poésie

1. Un portrait d’Apollinaire ?
Un portrait renseigne autant sur celui qui le fait que sur son modèle. Ici, le poème compose un portrait par touches d’Apollinaire.

Comme « Le Pont Mirabeau » ou bien d’autres poèmes, « Hélène » fait surgir l’éternel « rêveur » (le mot apparaît trois fois) et amoureux épris de beauté qu’était Apollinaire, à la fois sensuel et lyrique.
Dans ses moments de détresse, il en appelle souvent aux femmes, dans sa vie comme dans sa poésie : partant à la guerre, il écrit ses Poèmes à Lou. Ici, il invoque Hélène, experte en « guerre », elle aussi

Dans de menus détails, le lecteur capte les échos de certains thèmes favoris d’Apollinaire : Hélène a des « cerne(s) » comme Annie Playden, l’amante vénéneuse célébrée dans les « Colchiques » d’Alcools (« tes yeux sont comme cette fleur-là/ Violâtres comme leur cerne »), les « seins » d’Hélène rappellent les « jolis seins roses » de Lou. Ailleurs, c’est le mot étrange « dame » qui rappelle son goût pour le Moyen-Âge ou encore la « Dame » de Merlin qui apparaît dans son recueil de jeunesse, en prose (1909) L’Enchanteur pourrissant, dans lequel il donne déjà la parole à une Hélène « vieillie et fardée » : « J’étais belle comme aujourd’hui, plus belle que lorsque petite fille, le vainqueur de brigands me dépucela ». Ici, sans aucun doute, Apollinaire se réécrit lui-même.

2. Lutter contre le temps : une réflexion sur le temps qui passe
Plus profondément, le poème est, comme « Le pont Mirabeau », une réflexion sur la morsure du temps.

Épris de jeunesse (v. 15, 17), obsédé par le temps qui passe, Apollinaire voudrait l’arrêter. Aussi tente-t-il de réconcilier passé (« tu étais »), présent (« tu dois vivre encore », « quand te nomme… ») et futur (« toujours tu le seras ») dans un hymne mélancolique qui s’appuie sur une ronde mêlée d’adverbes ou de conjonctions temporels – « encor », « toujours », « jamais », « alors » ; « quand (trois fois) »- pour faire triompher le verbe « vivre » (v. 17, 22). Autant de moyens pour « recouvrir les années » (v. 16) et figer le temps.
On reconnaît ici le poète angoissé par la « mort », dont il ne veut pas entendre le « chant » (v. 22). Il ne veut pas être comme la « femelle de l’alcyon » annonciatrice de mort (c’est pour cela qu’il conseille à Hélène de se « boucher les oreilles »). Il semble qu’il ne « chante » ses poèmes que « pour […] enchanter » la mort (Du Bellay).

3. Un art poétique ?
« Hélène » pourrait être une sorte de bilan esthétique d’Apollinaire, qui se plaît à faire converger l’antique et le moderne : elle serait l’allégorie de la poésie.

La forme du poème indique dès l’abord que la poésie pour Apollinaire est célébration lyrique – à l’antique –, notamment de la femme. Mais elle est plus que cela : elle est une arme pour lutter contre le temps. La forme même du dialogue par le « rêve » fait revivre Hélène, lui redonne une beauté que la réalité – la vieillesse – menaçait de lui ôter (« tu n’étais pas plus belle quand te dépucela… »). Apollinaire choisit ainsi l’adjectif « belle », volontairement vague et ouvert, pour que son Hélène s’adapte aux canons de la beauté d’époques différentes. Cela confère à la femme célébrée une sorte de beauté absolue, débarrassée de toute contingence temporelle : Hélène est la « beauté en soi », l’image du concept de la Beauté (l’Idée au sens platonicien du terme).
Dans le mythe qu’Hélène incarne, il y a quelque chose de moderne. Le poème est donc l’affirmation d’un art poétique puisque Apollinaire, comme souvent, y réconcilie classicisme et révolution, tradition et modernité : tradition dans la forme versifiée régulière en quatrains d’alexandrins, dans l’inspiration mythologique et les invocations (« ô ») et dans les rimes classiques « femmes » / « dame », « fané » / « années »… … mais liberté avec la dernière strophe de deux vers dont le deuxième semble n’être qu’une moitié de vers (qui pourtant comporte bien 12 syllabes)… avec la disparition de toute ponctuation, avec le mélange de rimes plates (strophes 1, 5) et de rimes embrassées (strophe 2) et croisées (strophes 3, 4, 6) ou provocation la rime « lèvres » / « chèvres » !
Le dernier vers qui met sur le même plan grammatical en apostrophe « (ô) Hélène », « ô liberté » et « ô révolutions » indique clairement la fonction allégorique d’Hélène qui est l’image de la « liberté » face au temps mais aussi face aux contraintes poétiques, ce désir de « révolte » que revendique Apollinaire dans sa poésie.

Conclusion
Dans son poème, Apollinaire traite le thème classique d’Hélène de Troie, personnage emblématique, mais il le renouvelle : à travers ce portrait, c’est lui-même qu’il révèle, « guetteur » de sentiments, d’émotions particulières ; « mélancolique », il y aborde aussi au-delà des thèmes traditionnels de la fuite des amours et du temps celui de la permanence de l’être, permanence du poète qui touche à l’éternité. [Ouverture] On peut s’interroger sur le fait qu’Apollinaire n’ait pas publié ce poème de son vivant. C’est sans doute qu’il pressentait que, jeune encore, il n’avait pas encore la pleine maîtrise d’un art qui sera éclatant dans « Le pont Mirabeau » ou dans un autre type de réécriture de portrait de femme fatale légendaire, mais germanique celle-ci : « La Lorelei ».

Source: Annabac
   

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