Cyrano de Bergerac: sa vie, son oeuvre

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SynthĂšse : L'article exhume la figure complexe et subversive de Savinien de Cyrano de Bergerac, dĂ©voilant les libertĂ©s prises par Edmond Rostand dans son adaptation théùtrale. Loin du Gascon romanesque, Cyrano apparaĂźt comme un esprit libre, libertin et critique, dont la vie et l'Ɠuvre se dĂ©tachent des convenances de son Ă©poque. Son roman, L'Autre monde, annonce la science-fiction et rĂ©vĂšle une pensĂ©e matĂ©rialiste et relativiste, dĂ©construisant les dogmes et proposant une satire fĂ©roce des systĂšmes de pensĂ©e. Les Ă©crits de Cyrano, mĂȘlant audacieusement science, poĂ©sie et satire, tĂ©moignent d'une modernitĂ© Ă©tonnante et mĂ©ritent d'ĂȘtre relus pour apprĂ©hender la richesse et la radicalitĂ© de sa pensĂ©e.

NĂ© il y a 400 ans, en 1619, Savinien de Cyrano de Bergerac est restĂ© cĂ©lĂšbre grĂące Ă  la piĂšce d’Edmond Rostand. Mais le dramaturge a pris bien des libertĂ©s avec son personnage. Et le vĂ©ritable Cyrano, plus complexe et auteur d’une Ɠuvre audacieuse et novatrice, mĂ©rite amplement d’ĂȘtre redĂ©couvert.
La comĂ©die hĂ©roĂŻque d’Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac (1897), tout en reprenant des Ă©lĂ©ments de la biographie de l'Ă©crivain, s’en Ă©carte par de nombreux aspects. Comme le personnage d’Edmond Rostand, Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) Ă©tait poĂšte, militaire, bretteur, libre-penseur mais il n’est pas noble, pas plus qu’il n’est gascon. On ignore s’il savait parler aux femmes mais on sait qu’il leur prĂ©fĂ©rait les hommes.
De fait, la vie de Cyrano est assez peu documentĂ©e. Certains chapitres n’en sont connus que par la prĂ©face de l’Histoire comique par Monsieur de Cyrano Bergerac, contenant les Estats et empires de la Lune, publiĂ©e vingt mois aprĂšs sa mort en 1657. C’est son ami Henry Le Bret qui rĂ©dige cette biographie Ă  caractĂšre quelque peu hagiographique. Il loue son goĂ»t de la libertĂ©, sa haine du dogmatisme et sa gĂ©nĂ©rositĂ©, mais prend au passage quelques arrangements avec la rĂ©alitĂ©. Cet ami fidĂšle depuis l’enfance est en effet aussi un religieux, qui prĂȘte Ă  l’athĂ©e libertin une conversion finale qui laisse dubitatif et passe sous silence sa prĂ©fĂ©rence pour les hommes (se contentant de souligner sa « grande retenue envers le beau sexe »).

Cyrano n’est pas du tout Gascon. Il est nĂ© Ă  Paris rue des Deux-Portes (actuelle rue Dussoubs dans le 2e arrondissement) et baptisĂ© le 6 mars 1619 en l'Ă©glise Saint-Sauveur. Sa famille bourgeoise, qui a connu une belle ascension sociale grĂące Ă  la spĂ©culation financiĂšre, s’anoblit et achĂšte les terres de Bergerac, situĂ©es dans la VallĂ©e de Chevreuse, oĂč il vit une enfance et une scolaritĂ© champĂȘtre. RentrĂ© Ă  Paris pour faire ses Ă©tudes, il devient Ă  17 ans l’amant et le protĂ©gĂ© de son aĂźnĂ© le poĂšte et musicien Charles Coypeau d’Assoucy. À 20 ans, il s’engage dans la compagnie des mousquetaires de Carbon de Casteljaloux, surtout composĂ©e de Gascons (d’oĂč le fait qu’on le croie tel). C’est une expĂ©rience dĂ©cevante Ă  laquelle il met assez vite fin aprĂšs deux graves blessures au mousquet puis Ă  l’épĂ©e, Ă  la suite de duels.

RentrĂ© de l’armĂ©e, il prend ses quartiers dans un Paris animĂ© de cercles et de coteries, entre prĂ©ciositĂ© et effervescence intellectuelle. Il reprend alors des Ă©tudes en rhĂ©torique et philosophie. Il se fait admettre au collĂšge de Lisieux, puis dans le cercle de Gassendi. Il devient l’amant de l’écrivain Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, Ă©lĂšve de Gassendi et futur ami de MoliĂšre. Il rencontre sans doute, en tout cas lit et admire de nombreux libertins Ă©rudits, notamment La Mothe Le Vayer, Jean Royer de Prade ou encore Tristan L’Hermite, « le seul PoĂ«te, le seul Philosophe et le seul Homme libre » fait-il dire dans les États et empires de la Lune.

Cyrano mĂšne alors, dans cette compagnie docte et libertine, une vie qui mĂȘle libertĂ© sexuelle, indiffĂ©rence aux dogmes religieux et libre exercice de la philosophie. Seuls quelques-uns de ses textes sont publiĂ©s de son vivant. Son premier texte imprimĂ© est un court « Avis au lecteur » du Jugement de Paris de Charles d’Assoucy en 1648. Il est ensuite probablement mĂȘlĂ© Ă  la Fronde, et on lui attribue plusieurs mazarinades, par exemple Le ministre d'estat flambĂ© (1649) ou Le conseiller fidĂšle (1649).

En 1653, il entre au service du duc Louis d’Arpajon. C’est ce dernier qui finance la publication chez le libraire Charles de Sercy, de La Mort d’Agrippine, une tragĂ©die, ce dont l’écrivain le remercie dans son Ă©pĂźtre dĂ©dicatoire, ainsi que d’un recueil d’ƒuvres diverses. La Mort d’Agrippine fait sensation, comme en tĂ©moigne les propos prĂȘtĂ©s Ă  Tallemant des RĂ©aux : « Un fou nommĂ© Cyrano fit une piĂšce de théùtre intitulĂ©e La Mort d'Agrippine, oĂč SĂ©janus disait des choses horribles contre les dieux ». L'action de cette tragĂ©die en cinq actes et en vers se situe sous le rĂšgne de l'empereur romain TibĂšre, en 31. On y suit le complot ourdi contre l'empereur par Agrippine, qui veut venger le meurtre de son Ă©poux Germanicus, SĂ©jan, qui la convoite, et Livilla, maĂźtresse du prĂ©fet du prĂ©toire. Le thĂšme dominant est le mensonge comme moteur du discours des hommes. Les dieux en sont exclus, notamment dans une scĂšne (acte II, scĂšne IV, v. 635-640) qui fait scandale, oĂč SĂ©jan professe son athĂ©isme :
« Ces enfants de l'effroi,
Ces beaux riens qu'on adore et sans savoir pourquoi,
Ces altĂ©rĂ©s du sang des bĂȘtes qu'on assomme,
Ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont point fait l'homme
Des plus fermes Estats ce fantasque soutien »

Les ƒuvres diverses sont Ă©galement prĂ©cĂ©dĂ©es d’une Ă©pĂźtre Ă  Monsieur d’Arpajon et d’un sonnet Ă  Mademoiselle d’Arpajon (sa fille Jacqueline, qui frĂ©quente le cercle de Madeleine de ScudĂ©ry). Le volume contient essentiellement des lettres de formes et d'inspirations diverses : poĂ©tiques, satiriques, amoureuses, philosophiques. La plupart sont adressĂ©es Ă  des personnages rĂ©els : les poĂštes Scarron, Chapelle et d’Assoucy (sous le nom de Soucidas), le comĂ©dien Zacharie Jacob, dit Montfleury, François du Soucy de Gerzan, François de La Mothe Le Vayer fils. Cyrano publie ses lettres d’amour Ă  des hommes en feignant qu’elles sont adressĂ©es Ă  des femmes. Ces lettres soulĂšvent par ailleurs de nombreuses questions philosophiques, mais leur auteur ruse et dĂ©joue la censure, en noyant sa pensĂ©e libertine radicale derriĂšre l'extravagance, la pointe et le pur jeu verbal. Il excelle Ă  faire entendre le non-dicible, l'interdit, grĂące Ă  un jeu complexe et souvent indĂ©cidable entre l'Ă©pistolier et ses lecteurs virtuels. Parmi les plus importantes sur le plan de la pensĂ©e de Cyrano, on peut citer les deux lettres « Pour les sorciers » et « Contre les sorciers ».

Dans le mĂȘme volume on trouve Le PĂ©dant jouĂ©, composĂ© en 1645 ou 1646. Cette comĂ©die en cinq actes et en prose est librement inspirĂ©e du Chandelier, de Giordano Bruno, dont une traduction Ă©tait parue en 1633. C’est une comĂ©die enlevĂ©e, pleine d'invention, oĂč tout le monde, y compris MoliĂšre, a ensuite si largement puisĂ© qu'elle en est restĂ©e mĂ©connue. Une seule rĂ©plique, empruntĂ©e ensuite par MoliĂšre, est passĂ©e Ă  la postĂ©ritĂ© : « Qu’allait-il faire dans cette galĂšre ? ».

Cyrano meurt prĂ©maturĂ©ment Ă  l’ñge de 35 ans, dans des circonstances assez mystĂ©rieuses. Il reçoit une piĂšce de bois sur la tĂȘte en sortant de chez le duc d'Arpajon, sans que l’on sache s’il s’agit d’un accident ou d’une tentative de meutre orchestrĂ© par l'entourage de ce dernier. S’ensuit une violente fiĂšvre qui cause sa mort Ă  Sannois, oĂč il s’est rĂ©fugiĂ©, le 28 juillet 1655.

Les Ɠuvres principales de Cyrano de Bergerac sont publiĂ©es Ă  titre posthume, notamment son diptyque romanesque, Les États et empires de la lune et du soleil. RĂ©digĂ©s Ă  partir de 1650, ces textes ont d'abord circulĂ© sous forme manuscrite, avant de paraĂźtre deux ans aprĂšs sa mort. En 1657, Charles de Sercy fait paraĂźtre un volume intitulĂ© Histoire comique par Monsieur de Cyrano Bergerac, contenant les Estats & Empires de la Lune. Il est publiĂ© avec un privilĂšge signĂ© de Jean de Cuigy, secrĂ©taire du roi, pĂšre de Nicolas de Cuigy, ami de Cyrano et de Le Bret, qui signe la prĂ©face. En janvier 1662, paraĂźt un second recueil intitulĂ© Les Nouvelles ƒuvres de Monsieur de Cyrano Bergerac, contenant l'Histoire comique des Estats et empires du Soleil, plusieurs lettres et autres piĂšces divertissantes. Ces premiĂšres Ă©ditions sont toutefois trĂšs lacunaires et fortement rĂ©visĂ©es au regard des manuscrits retrouvĂ©s. Il faudra attendre le XIXe voire le dĂ©but du XXe siĂšcle pour trouver des Ă©ditions plus complĂštes, par exemple dans l'Ă©dition en deux volumes de FrĂ©dĂ©ric LachĂšvre, Les Ɠuvres libertines de Cyrano de Bergerac, parisien (1619-1655), en 1921, dans la sĂ©rie « Le libertinage au XVIIe siĂšcle ».

Les voyages sur la Lune et le Soleil sont les deux volets d'un mĂȘme projet romanesque, intitulĂ© L'Autre monde. Un troisiĂšme volet intitulĂ© « L'Étincelle » devait leur succĂ©der. Ce diptyque peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un prĂ©curseur de la science-fiction. Il a sans doute inspirĂ© Swift, Fontenelle et Diderot, sans qu’ils le reconnaissent vraiment. Cyrano a lui-mĂȘme lu Lucien de Samosate et son Histoire vĂ©ritable, ainsi que L'Homme dans la Lune (1638) de l'anglais Francis Godwin, traduit en français en 1648. Il admire Ă©galement Giordano Bruno, brĂ»lĂ© vif pour avoir cru Ă  la pluralitĂ© des mondes. Il a, enfin, de solides connaissances sur les avancĂ©es scientifiques et astrophysiques de son temps. En 1610 la lunette astronomique avait permis d'observer des montagnes dans la Lune et des taches sur le Soleil, et en 1636 Gassendi avait Ă©tabli la premiĂšre carte de la Lune ; en 1648 un Italien avait expĂ©rimentĂ© une machine volante.

Le narrateur s'Ă©lĂšve dans les cieux de maniĂšre trĂšs poĂ©tique, grĂące Ă  des fioles de rosĂ©e attachĂ©es Ă  sa ceinture. Une fois arrivĂ© sur la Lune tout s'inverse : on appelle la Terre la Lune, les vieux obĂ©issent aux jeunes, la virginitĂ© est un scandale, les chevaliers sĂ©lĂ©nites portent Ă  leur ceinture, en lieu et place des Ă©pĂ©es, des phallus d’or. On peut choisir de se donner la mort en paix, entourĂ© de ses amis ; l’imagination soigne les maladies et la poĂ©sie est une monnaie. AssistĂ© du dĂ©mon de Socrate qui lui traduit le langage lunaire, le narrateur y dĂ©bat de tout – mƓurs, nature, croyances – sans prĂ©jugĂ©s. Romanesque, vision, imagination, rĂ©alitĂ©, expĂ©rimentation scientifique et ironie se mĂȘlent.

Au dĂ©but des États et Empires du Soleil, le narrateur Dyrcona, anagramme de D(e) Cyrano, est pourchassĂ© par le parlement de Toulouse qui veut l'envoyer au bĂ»cher au motif qu'il pratique la sorcellerie, alors qu'il ne fait que penser librement. Il est Ă©galement poursuivi pour avoir Ă©crit Les États et Empires de la Lune. En mettant en scĂšne sa propre persĂ©cution, Cyrano revendique la force polĂ©mique de ses ouvrages.

Pour s'envoler de la tour oĂč il est enfermĂ©, Dyrcona imagine une machine spatiale constituĂ©e d'une boĂźte percĂ©e en haut et en bas, Ă©quipĂ©e d'une voile, et surmontĂ©e d'un vaisseau de cristal en forme de globe. Il entreprend alors un voyage initiatique durant lequel il dĂ©crit avec prĂ©cision les mouvements des planĂštes et la formation de la terre. Sur le Soleil, les oiseaux, les arbres, les fruits conversent et raisonnent. Les oiseaux, athĂ©es impĂ©nitents, ont peur des Ă©trangers et haĂŻssent la guerre. Ils regardent les coutumes des hommes avec clairvoyance, s'Ă©tonnant de leur servitude face Ă  l'oppression familiale, politique et religieuse. Ils contestent la singularitĂ© de l'espĂšce humaine dans le rĂšgne naturel et la supĂ©rioritĂ© de l'homme sur les animaux ; un vĂ©ritable procĂšs est ainsi fait par les oiseaux au narrateur pour son orgueil et ses atteintes Ă  la Nature. Il rĂ©apprend ensuite Ă  comprendre la Nature, dans des pages qui entrent presque en rĂ©sonnance avec les prĂ©occupations Ă©cologiques et antispĂ©cistes actuelles. Dyrcona rencontre ensuite (en rĂȘve peut-ĂȘtre) Campanella, Des Cartes et quelques autres philosophes. Son voyage est une Ă©mancipation, un apprentissage de la libertĂ© Ă  travers la recherche d'une science de l'homme fondĂ©e sur l'Ă©nergie de la matiĂšre, sur le dĂ©sir de sentir et d'ĂȘtre, profondĂ©ment, homme, sans prĂ©jugĂ©s, et sans Dieu.

Les voyages dans la Lune et le Soleil de Cyrano annoncent la science-fiction moderne. Le narrateur y rencontre, de fait, des ĂȘtres extraterrestres, humains, animaux, vĂ©gĂ©taux, et rend compte des observations qu’il a pu y faire sur leurs sociĂ©tĂ©s et leurs modes de vie totalement diffĂ©rents de ceux des terriens. Cyrano y invente aussi la fusĂ©e Ă  Ă©tages, le walkman et le livre audio, dans une langue pleine d’inventions et de calembours qui sont le revers solaire d’une profonde mĂ©fiance, rare chez ses contemporains, envers le langage.

Le rĂ©cit de ces voyages imaginaires est aussi prĂ©texte Ă  montrer la relativitĂ© des mƓurs et coutumes, Ă  exposer une conception libertine du monde reposant sur le matĂ©rialisme, Ă  remettre en cause les dogmes religieux et l’autoritĂ© royale. L’Autre monde tourne en dĂ©rision tous les systĂšmes de pensĂ©e, pour susciter chez son lecteur la distance critique. À l'inverse du roman d'apprentissage classique, la quĂȘte de la vĂ©ritĂ© se transforme en dĂ©stabilisation de tout Ă©noncĂ© de vĂ©ritĂ© : chacun de ses interlocuteurs Ă©nonce des vĂ©ritĂ©s qui sont par la suite dĂ©truites par un autre interlocuteur. C'est ainsi un regard nouveau, qui, via une imagination heureuse, est posĂ© sur notre monde. Sans genre assignĂ©, entre utopie et fantaisie sensuelle, satire et philosophie, science-fiction et science pour rire, physique des astres et poĂ©sie onirique, Cyrano cultive l’ambiguĂŻtĂ© d’intention et de rĂ©alisation.

Source: gallica.bnf.fr


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