⇠ Baudelaire - Les Fleurs du mal - Spleen et Idéal - À une madone - analyse Baudelaire - Les Fleurs du mal - Spleen et Idéal - Avec ses vêtements ondoyants et nacrés... ⇢

Baudelaire - Les Fleurs du mal - Spleen et Idéal - Alchimie de la douleur - analyse

     Page vue 21 fois, dont 3 fois ce mois-ci.

5 pages • Page 5 sur 5

Alchimie de la douleur - analyse

Synthèse : Le poème "Alchimie de la douleur" de Baudelaire, situé dans la section "Spleen et Idéal", explore la transformation de la douleur en inspiration poétique, tout en accentuant le spleen et en évoquant une descente aux enfers. Le poète exprime un désespoir morbide et une tension entre la vie et la mort, symbolisés par des figures mythologiques telles que Hermès et Midas. Ce texte, empreint de mystère et d'énigmes, illustre l'échec de l'alchimie poétique à transcender la réalité sombre et désespérante, où même l'idéal se métamorphose en douleur. Baudelaire dépeint un univers inversé, où la mélancolie prévaut, révélant une esthétique nouvelle née du spleen, perçu comme un paroxysme mélancolique.


Situé plutôt vers la fin de la section « Spleen et Idéal » (poème 81 sur 85), le poème participe à une accentuation du spleen visible dans le déroulement du recueil. On peut émettre deux hypothèses quant au sens du titre « Alchimie de la douleur ». L’alchimie est une pratique ésotérique qui cherche à créer un élixir de longue vie, à travers la pierre philosophale, une pierre aux propriétés thérapeutiques et magiques, ou à transformer des métaux ordinaires en or. Le titre pourrait ainsi désigner une transformation, une métamorphose de la douleur de l’existence pour créer quelque chose de beau. On peut ainsi considérer que le complément du nom « de la douleur » est un génitif objectif qui indique l’origine. La douleur est à l’origine de l’alchimie. Il s’agit de transformer la douleur en inspiration poétique. Toutefois, cette première hypothèse va à l’encontre de la continuité de la section « Spleen et Idéal » qui va dans le sens d’une disparition de l’idéal et d’une accentuation du spleen. Le poème précédent, « Le goût du néant » dit ainsi l’échec existentiel, le désespoir, l’abattement. L’esprit du poète a abandonné – « morne esprit, autrefois amoureux de la lutte » et se livre à une résignation morbide : « Résigne-toi, mon cœur ; dors ton sommeil de brute ». Le poème mobilise les images du spleen : engloutissement, glaciation. L’appel de la mort est vécu comme un anéantissement. « Horreur sympathique » (poème 82) introduit l’image de l’ange déchu, chassé du paradis terrestre à travers la possible transposition païenne d’Ovide chassé de Rome, pour un monde qui est un enfer : « Et vos lueurs sont le reflet / De l’Enfer où mon cœur se plaît ». On peut donc émettre une deuxième hypothèse de sens inverse à la première : tout ne serait-il pas finalement transformé en douleur ? Dans ce cas, le complément du nom est un génitif subjectif : il indique la possession. C’est la douleur elle-même qui transforme le monde. Ce deuxième sens expliquerait les inversions du poème : l’or se transforme en fer, et le paradis en enfer. Le poème imposerait donc l’image d’une descente aux enfers, d’un tiraillement entre le spleen et l’idéal, le sublime et le sordide. Dans une intensification du spleen, le poète exprime son morbide désespoir. La « douleur » remplace alors dans la section les mots habituels d’ennui, de mélancolie voire de spleen. Il ne s’agit plus de la cause du mal-être mais de son symptôme, physique, psychique et spirituel.

Le poète est tout d’abord déchiré par la tension entre les principes de vie et de mort. Le commencement du poème est sous le signe du mystère et de l’imprécision : « l’un…/L’autre » sont des pronoms indéfinis. On ne sait pas de quoi ou de qui il s’agit. On a l’impression qu’il s’agit de personnes. Baudelaire a ici recours aux symboles. « L’un/l’autre » peuvent être des allégories, rapprochant ainsi la poésie de Baudelaire de la poésie parnassienne et annonçant le symbolisme. D’ailleurs, le poète s’adresse à la Nature, elle aussi présentée comme une entité.

Le poète est placé sous le signe d’une double postulation, l’une incarnant une énergie vitale et faisant signe vers l’idéal, l’autre faisant signe vers le spleen : le « deuil » est aussi un adieu au monde, à la vie qui fut. La première strophe est fondée sur l’antithèse. Les deux postulations sont à mettre au même niveau car l’antithèse est ordonnée en chiasme : vitalité / spleen // spleen / vitalité : ardeur / deuil // sépulture / splendeur. La tension entre la vie et la mort est permanente comme l’indique le présent de l’indicatif à valeur durative. La postulation positive fait penser à un monde de lumière, de vie, de beauté sans précédent : « t’éclaire », « Vie », « splendeur ». C’est un principe dionysien de pulsion de vie « avec son ardeur ». Cette postulation est opposée à l’image du deuil, de l’ensevelissement : « met son deuil », « sépulture ». Ces deux postulations ont cependant une même source : « ce qui dit à l’un […] dit à l’autre. Le poète fait ainsi résonner ces voix intérieures qui le déchirent. Le point d’exclamation montre que ce sont des cris.

Tout est placé sous le signe du mystère. Il n’est pas certain (et il est d’ailleurs peu probable) que le « l’un/l’autre » des vers 1 et 2 soit le « l’un/l’autre » des vers 3 et 4. On ne sait pas non plus ce que désigne le pronom démonstratif « Ce ». Les allitérations en [r] qui courent sur les quatre vers lient encore plus fortement ensemble ces deux postulations. La répétition du verbe « dire » restitue le théâtre intérieur du poète où le spleen morbide et la tension vers l’Idéal se répondent.

La poésie baudelairienne est une poésie évocatoire, une poésie de la suggestion. La deuxième strophe introduit deux autres figures, issues de la mythologie, sans lien apparent avec la première strophe : Hermès, le messager des dieux, et Midas. Messager, Hermès pourrait incarner l’idéal auquel Baudelaire aspire, et Midas était connu pour changer tout en or. Ces figures ne sont cependant pas des figures tutélaires. La divinité Hermès reste méconnue du poète et semble potentiellement malveillante : « Et qui toujours m’intimida ». Peut-être s’agit-il non du dieu grec, mais d’Hermès trismégiste, à qui sont attribués des écrits sur l’alchimie, dans l’antiquité égyptienne. La figure d’Hermès incarnerait ainsi un courant philosophique et spirituel, celui de l’hermétisme, ensemble de doctrines ésotériques qui ont inspiré l’alchimie au moyen-âge. Ce nom contribue ainsi à la dimension mystique et énigmatique du poème. Hermès peut être « inconnu » parce qu’il constitue l’inspirateur personnel d’un poète à part, ou parce qu’il est légendaire, ou parce qu’au lieu de permettre le changement du fer en or, il fait changer l’or en fer. Midas était un roi qui dans la mythologie avait le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il touchait mais qui se trouva privé d’eau et de nourriture pour cette raison. La figure introduit la conscience de l’échec. L’alchimie poétique ne fait que rendre le poète seul et malheureux.

Charles Baudelaire est parfois considéré comme le fondateur du symbolisme, un mouvement littéraire et artistique qui ne sera théorisé qu’en 1886 par Jean Moréas. Ce mouvement se fondera sur le pouvoir suggestif du langage, les affinités de la poésie avec le secret, le mystère, le rêve et les allégories. Le poète insiste ainsi sur le découragement que l’écriture suscite. Le poète, à cause de son génie, se retrouve privé de tout (référence à Midas), en proie à la tristesse et au désespoir, face à une divinité qui devrait être tutélaire, et est en réalité inatteignable et effrayante.

Le poème consacre donc l’inversion du processus alchimique. Il ne s’agit plus de transformer un quotidien banal et vulgaire en réalité idéale et merveilleuse. Le spleen détruit au contraire tout rapport au monde, le rend désespérant et angoissant. Tout idéal devient un métal vulgaire – l’or en fer. Le monde est un « enfer ».

Fait alors retour l’image de la mort et de l’ensevelissement – le « suaire ». Même ce qui devrait être de l’ordre de l’élévation – le ciel – devient un tombeau : « dans le suaire des nuages ». Le poète n’a plus le pouvoir du voyant, la capacité à faire le lien entre les réalités de ce monde et celles du monde céleste. Partout où il pose le regard, il ne peut voir que des signes mortifères qui le ramènent à son intimité, comme l’exprime l’expression à l’humour morbide du « cadavre cher ». L’horizon n’est plus qu’un cimetière. L’activité créatrice ne peut bâtir que des tombeaux : « je bâtis de grands sarcophages ». Le présent suggère qu’il ne pourra jamais en être autrement. Le poète met en scène un monde inversé où la mélancolie fait entrevoir une nouvelle transcendance, où les cieux ont laissé place aux enfers.

Le poète dit ainsi son incapacité à sortir du spleen, à y échapper, l’échec de toute tentative d’évasion vers l’idéal. Le spleen domine totalement la fin de la section, rendant le titre « Spleen et idéal », dans son ordre, antithétique. Les derniers poèmes affirment la haine de tout et le goût du néant : « Spleen », « L’irrémédiable », « L’horloge ». Le poète est déchiré entre sa quête d’une perfection et d’une harmonie, qui apparaissent perdues ou inaccessibles, et le « spleen », mal-être profond, dégoût de la vie, suscité par la conscience aiguë de son incapacité à s’élever et à dépasser les tourments qui le rongent. Le sonnet est en ce sens un exercice de resserrement, qui va à l’essentiel, très apte à se plier à une écriture qui dit le désespoir en recourant aux symboles. Les octosyllabes accentuent encore la brièveté de la forme. Le poète n’a plus confiance en sa capacité à élaborer une œuvre sublime et idéale, et se lamente douloureusement de sa condition de poète moderne. Ce faisant, Baudelaire élabore une nouvelle esthétique et une nouvelle beauté, justement tirées du spleen, vécu comme un paroxysme mélancolique.

Source: litterale-cirilbonare


   

Texte de Référence

Veuillez sélectionner un texte.