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Gustave Flaubert - Madame Bovary - II, 07 - extraits analysés

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Gustave Flaubert - Madame Bovary - II, 07 - analyse

MU

Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle eut un crachement de sang, et, comme Charles s'empressait, laissant apercevoir son inquiétude :
-- Ah bah ! répondit-elle, qu'est-ce que cela fait ?

Charles s'alla réfugier dans son cabinet ; et il pleura, les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique.

Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d'Emma.

A quoi se résoudre ? que faire, puisqu'elle se refusait à tout traitement ?

-- Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme ? reprenait la mère Bovary. Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels ! Si elle était comme tant d'autres, contrainte à gagner son pain, elle n'aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d'un tas d'idées qu'elle se fourre dans la tête, et du désoeuvrement où elle vit.
-- Pourtant elle s'occupe, disait Charles.
-- Ah ! elle s'occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner mal.

Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans. L'entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea : elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur ?

Cet extrait, situé dans la deuxième partie du roman, montre Emma en proie à une santé déclinante, tandis que son mari Charles et sa belle-mère tentent vainement de la "guérir".

La maladie d'Emma : symptôme d'un malaise plus profond

Cet extrait met en scène la dégradation physique d'Emma, qui symbolise son désespoir existentiel et son rejet des contraintes sociales.

  1. La description réaliste de la souffrance
    Flaubert adopte un ton clinique pour décrire les "défaillances" et le "crachement de sang" d'Emma, soulignant ainsi le réalisme médical qui imprègne le roman. Ces symptômes ne sont pas seulement physiques ; ils reflètent le mal-être intérieur d'Emma, piégée dans un mariage sans passion et une vie provinciale étouffante. La phrase "Souvent des défaillances la prenaient" instaure une répétition qui évoque l'usure progressive, comme un écho à la routine mortifère de son existence. Cependant, la réaction d'Emma – "Ah bah ! qu'est-ce que cela fait ?" – révèle son détachement et son cynisme, contrastant avec l'inquiétude de Charles. Ce dialogue bref et ironique souligne le fossé entre Emma, qui aspire à une vie romanesque, et la réalité prosaïque qui l'accable.

  2. La maladie comme métaphore
    Au-delà du corps, la maladie d'Emma incarne sa "vapeurs" (terme utilisé plus tard par la mère Bovary), c'est-à-dire ses rêveries et frustrations. Flaubert critique ici la condition féminine de l'époque : Emma, oisive et insatisfaite, incarne la femme bourgeoise dont la sensibilité exacerbée par les lectures romanesques la rend vulnérable. Ce passage prépare le drame ultérieur du roman, où la santé déclinante d'Emma annonce sa chute morale et sociale.

Les réactions des personnages : conflits familiaux et idéologiques

L'extrait expose les tentatives de Charles et de sa mère pour "soigner" Emma, révélant des tensions entre impuissance masculine, autorité maternelle et critique sociale.

  1. Le désarroi de Charles : un portrait d'impuissance
    Charles apparaît comme un homme bienveillant mais faible, incapable de comprendre ou de résoudre les problèmes de sa femme. Son geste de se "réfugier dans son cabinet" et de pleurer "les deux coudes sur la table" dépeint un homme accablé, symbolisant l'échec du patriarche bourgeois. Flaubert utilise des détails réalistes, comme le "fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique" (référence à une pseudo-science populaire), pour ridiculiser la naïveté de Charles, qui associe intellectuellement la médecine à des remèdes superficiels. Sa lettre à sa mère marque un transfert de responsabilité, soulignant son incapacité à affronter seul la situation : "A quoi se résoudre ? que faire ?" Cette interrogation rhétorique traduit l'impuissance d'un homme qui, malgré sa profession de médecin, est démuni face aux tourments psychologiques.

  2. L'intervention de la mère Bovary : une vision conservatrice et moralisatrice
    La mère de Charles incarne les valeurs traditionnelles de la société provinciale : travail, religion et soumission féminine. Elle attribue les maux d'Emma à son "désoeuvrement" et à ses lectures "de mauvais livres", accusant implicitement les romans et les idées voltairiennes de corrompre les esprits. Phrases comme "Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels !" ou "quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner mal" révèlent une idéologie rigoriste, où la lecture est vue comme un poison social. Ce dialogue oppose Charles, qui défend faiblement sa femme ("Pourtant elle s'occupe"), à sa mère, qui impose une vision punitive. La décision finale d'empêcher Emma de lire des romans – en allant jusqu'à menacer le libraire – souligne l'hypocrisie d'une société qui contrôle les femmes par la censure, anticipant les thèmes de répression dans l'œuvre.

Le style de Flaubert : ironie et critique sociale

Flaubert excelle dans l'art de la description ironique, utilisant ce passage pour dénoncer les travers de la société du XIXe siècle.

  1. L'ironie narrative
    Le style indirect libre permet à Flaubert de mêler les voix des personnages à celle du narrateur, créant une distance ironique. Par exemple, la formulation "L'entreprise ne semblait point facile" sous-entend l'absurdité du projet, ridiculisant la "bonne dame" qui s'improvise censeur. L'ironie est renforcée par des expressions comme "métier d'empoisonneur" pour désigner le libraire, qui transforme une activité culturelle en menace morale. Flaubert, lui-même accusé de immoralité lors du procès de Madame Bovary, utilise cet extrait pour inverser les rôles et critiquer les tenants de l'ordre établi.

  2. La portée critique
    Cet extrait dénonce la rigidité de la morale provinciale, où la religion et le travail manuel sont présentés comme des remèdes universels. Flaubert attaque subtilement l'hypocrisie bourgeoise : la censure des livres "contre la religion" reflète les débats de l'époque sur la liberté d'expression. En parallèle, il souligne le contraste entre l'idéal romantique d'Emma et la réalité étriquée qui l'étouffe, préparant la tragédie du roman. Le style précis et objectif de Flaubert – avec ses accumulations descriptives – renforce cette critique, faisant de l'extrait un microcosme de l'œuvre entière.


Cet extrait de Madame Bovary illustre avec finesse la complexité des personnages et des thèmes flaubertiens : la maladie d'Emma comme symptôme d'un malaise social, l'impuissance de Charles et l'autoritarisme de sa mère, le tout enveloppé d'une ironie cinglante. Flaubert nous invite à réfléchir sur les contraintes imposées aux femmes au XIXe siècle et sur les dangers de la censure, tout en démontrant son art de la narration réaliste. Ultimement, ce passage annonce la chute inévitable d'Emma, renforçant le message du roman : l'idéalisme romantique, confronté à la réalité, mène inexorablement à la destruction. Cette analyse confirme la place de Madame Bovary comme un pilier de la littérature française, invitant le lecteur à questionner les normes sociales de son temps. Pour approfondir, on pourrait comparer cet extrait à d'autres œuvres réalistes, comme celles de Zola, pour explorer l'évolution de la critique sociale.

MU


   

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