Gustave Flaubert - Madame Bovary - II, 07 - analyse
DS
Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même, elle eut un crachement de sang, et, comme Charles s'empressait, laissant apercevoir son inquiétude :
-- Ah bah ! répondit-elle, qu'est-ce que cela fait ?
Charles s'alla réfugier dans son cabinet ; et il pleura, les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique.
Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conférences au sujet d'Emma.
A quoi se résoudre ? que faire, puisqu'elle se refusait à tout traitement ?
-- Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme ? reprenait la mère Bovary. Ce seraient des occupations forcées, des ouvrages manuels ! Si elle était comme tant d'autres, contrainte à gagner son pain, elle n'aurait pas ces vapeurs-là, qui lui viennent d'un tas d'idées qu'elle se fourre dans la tête, et du désoeuvrement où elle vit.
-- Pourtant elle s'occupe, disait Charles.
-- Ah ! elle s'occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des prêtres par des discours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner mal.
Donc, il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire des romans. L'entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea : elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand même dans son métier d'empoisonneur ?
Cet extrait de Madame Bovary (1857) illustre le conflit entre les aspirations romantiques d’Emma et l’étouffement provincial, ainsi que l’incompréhension sociale face à son mal-être. Flaubert y déploie une critique acerbe des normes bourgeoises, de la médecine pseudo-scientifique et de la condamnation moraliste de la littérature. À travers le dialogue entre Charles, sa mère et les réactions d’Emma, l’auteur expose l’impuissance des personnages à saisir la profondeur de la souffrance existentielle de l’héroïne.
Le malaise physique et moral d’Emma : une crise existentielle
1. La maladie comme symptôme d’un mal profond
Emma subit des « défaillances » et un « crachement de sang », symboles de son angoisse intérieure. Ces symptômes physiques traduisent une déchirure psychologique, un refus de vivre dans un monde qu’elle juge médiocre.
Son indifférence (« Ah bah ! qu’est-ce que cela fait ? ») révèle un détachement fataliste, presque suicidaire. Elle rejette l’inquiétude de Charles, soulignant l’écart entre leur sensibilité.
2. Charles Bovary : l’impuissance et l’incompétence
Charles, « assis dans son fauteuil de bureau, sous la tête phrénologique », incarne la médecine inepte du XIXe siècle. La phrénologie, pseudo-science qui prétend lire le caractère dans les formes du crâne, symbolise son incapacité à comprendre Emma.
Ses larmes (« il pleura ») montrent son émotion sincère mais impuissante, soulignant son rôle d’époux faible, dominé par sa mère.
Le discours normatif de la mère Bovary : ordre social et moral
1. La condamnation de l’oisiveté féminine
Pour la mère Bovary, le remède aux « vapeurs » d’Emma réside dans les « occupations forcées, des ouvrages manuels ». Ce discours reflète les préjugés de l’époque : les femmes doivent être productives (via des tâches domestiques) pour éviter les « idées » corruptrices.
L’ironie flaubertienne transparaît dans la réplique : « Si elle était comme tant d’autres, contrainte à gagner son pain, elle n’aurait pas ces vapeurs-là. » La mère réduit le malaise d’Emma à un manque de discipline, ignorant son besoin de beauté et de passion.
2. La peur de la littérature et de la subversion
Les romans lus par Emma sont qualifiés de « mauvais livres », « contre la religion », inspirés de Voltaire. La mère assimile la fiction à un poison (« métier d’empoisonneur »), reflétant la méfiance bourgeoise envers les idées progressistes.
Le projet d’« avertir la police » contre le libraire souligne l’autoritarisme d’une société qui préfère censurer plutôt que comprendre. Flaubert, lui-même attaqué pour « immoralité », critique ici l’hypocrisie d’un ordre moral répressif.
L’échec des solutions proposées : une tragédie annoncée
1. L’illusion du contrôle
En voulant priver Emma de romans, Charles et sa mère croient agir sur la cause de son mal. Or, cette décision est vaine : Emma cherche dans les livres un refuge face à l’ennui, non une cause de sa détresse.
L’absurdité de leur démarche est accentuée par le ton dramatique (« l’entreprise ne semblait point facile »), comme s’il s’agissait d’une mission héroïque, alors qu’ils ignorent les véritables besoins d’Emma.
2. La solitude d’Emma et l’incommunicabilité
Emma est absente de la « longue conférence » qui décide de son sort. Son exclusion symbolise la marginalisation des femmes et leur absence de voix dans les décisions les concernant.
Le projet de la mère Bovary (« aller en personne chez le loueur de livres ») est une métaphore de l’étouffement progressif d’Emma, condamnée à une existence sans échappatoire, ce qui préfigure sa chute tragique.
Flaubert dépeint, dans cet extrait, une société incapable de saisir la complexité d’une âme tourmentée. Les solutions proposées à Emma—travail manuel, censure—sont des palliatifs superficiels qui ignorent son désir d’idéal. À travers l’ironie et le réalisme cru, l’auteur dénonce l’étroitesse d’esprit bourgeoise et la violence d’un ordre social qui étouffe les rêves au nom de la morale. La tragédie d’Emma naît de cette incompréhension radicale entre l’individu et le monde, thème central du roman.
DS