Pyrrhus
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes,
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
Demander votre fils avec mille vaisseaux,
Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre,
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
Je ne balance point, je vole à son secours.
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
L'extrait se situe à l'Acte I, scène 2. Après avoir reçu l'ambassade des Grecs menée par Oreste, qui exige la mort du jeune Astyanax, fils d'Hector et d'Andromaque, Pyrrhus, roi d'Épire et geôlier d'Andromaque, s'adresse directement à sa captive. Il lui renouvelle sa proposition de mariage, conditionnant la survie de son fils à son acceptation.
Comment Pyrrhus tente-t-il de convaincre Andromaque en déployant une rhétorique complexe où la grandeur héroïque se met au service d'une passion dévorante et d'une pression intense ?
La construction d'une image héroïque et sacrificielle
Pyrrhus entame son discours en se positionnant comme un protecteur résolu, prêt à défier le monde pour Andromaque et son fils. Cette posture héroïque est construite avec soin pour impressionner sa captive.
- Dès le premier vers, Pyrrhus affirme avoir devancé les craintes d'Andromaque : "Madame, mes refus ont prévenu vos larmes." L'utilisation du possessif "mes" et du terme "refus" le place en position d'autorité et de décision. Il suggère qu'il a déjà agi en sa faveur, repoussant l'exigence des Grecs ("Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes"). Cette affirmation, potentiellement une anticipation stratégique ou une légère déformation de la réalité (il vient à peine de parler à Oreste), vise à rassurer Andromaque tout en soulignant sa propre bravoure et son indépendance face à ses alliés.
- Pour magnifier son engagement, Pyrrhus recourt à une série d'hypothèses hyperboliques (vers 3 à 6). Il évoque une nouvelle coalition grecque ("mille vaisseaux"), la répétition du carnage de la guerre de Troie ("tout le sang qu’Hélène a fait répandre"), et la destruction de son propre royaume ("voir mon palais en cendre"). Ces images grandioses, faisant écho à l'épopée troyenne, dressent le portrait d'un homme prêt au sacrifice ultime. L'anaphore des structures conditionnelles ("Mais dussent-ils", "Coûtât-il", "Dussé-je") martèle cette détermination absolue, créant un effet d'accumulation qui vise à écraser toute objection par l'ampleur du sacrifice envisagé.
- Face à ces périls démesurés, la réaction de Pyrrhus est présentée comme immédiate et sans hésitation : "Je ne balance point, je vole à son secours. / Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours." La négation forte ("ne...point"), le verbe "voler" évoquant la rapidité et l'ardeur, et la brièveté des propositions témoignent d'une certitude absolue. L'engagement est total ("aux dépens de mes jours"), scellant cette image de héros prêt à mourir pour protéger Astyanax. Cette posture renvoie à un idéal chevaleresque, bien que teinté par la passion qui le motive réellement.
Une supplique passionnée glissant vers le chantage affectif
Cependant, cette démonstration de force héroïque n'est pas désintéressée. Elle sert de fondement à une demande pressante qui révèle la véritable nature de la démarche de Pyrrhus : obtenir l'amour, ou du moins l'acceptation, d'Andromaque.
- Le connecteur "Mais" (vers 9) marque une rupture. Après avoir érigé le monument de son propre sacrifice potentiel "pour vous plaire", Pyrrhus introduit sa condition. La disproportion entre les "périls" évoqués et la demande initiale – "un regard moins sévère" – est frappante. Cette litote apparente minimise l'enjeu pour Andromaque (qui doit potentiellement trahir la mémoire de son époux) tout en soulignant l'effort consenti par Pyrrhus. Il cherche à obtenir une première concession, un signe de fléchissement.
- Pyrrhus se dépeint ensuite comme une victime isolée : "Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés" (vers 11). Ce tableau pathétique vise à susciter la pitié d'Andromaque. Mais il glisse aussitôt vers le reproche en posant la question rhétorique : "Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?" (vers 12). L'emploi du terme "cruautés" est extrêmement fort : il place la résistance d'Andromaque sur le même plan que l'hostilité des Grecs, la rendant responsable d'une souffrance supplémentaire. C'est une forme de culpabilisation et de pression morale intense.
- L'offre devient plus concrète : "Je vous offre mon bras." (vers 13). Cette métonymie désigne sa force, sa protection, mais aussi, implicitement, sa main et le mariage. Il lie cette offre à l'espoir d'une réciprocité affective : "Puis-je espérer encore / Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?" (vers 13-14). L'usage du verbe "adorer" souligne l'intensité, presque idolâtre, de sa passion. Enfin, les deux derniers vers (15-16) exposent le chantage de manière quasi explicite : sa défense ("En combattant pour vous") est conditionnée à ce qu'elle ne soit pas considérée comme une ennemie ("ne vous point compter parmi mes ennemis"). Le refus d'Andromaque signifierait donc non seulement rejeter son amour, mais aussi se ranger du côté de ses adversaires, et par conséquent, mettre en péril la protection qu'il offre à Astyanax. Il l'enferme ainsi dans un choix tragique : accepter un mariage qu'elle abhorre ou risquer la vie de son fils.