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Manon Lescaut -- “Avis de l'auteur” - analyses

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Abbé Prévost - Manon Lescaut - "Avis de l'auteur" - analyses

Synthèse : L’analyse se penche sur le dispositif préfaciel de «l’Avis de l’Auteur des Mémoires d’un homme de qualité» précédant «l’Histoire du chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut», interrogeant les motivations de Prévost à s’effacer derrière la figure de Renoncour. L’étude met en lumière la double nature de cette préface, à la fois héritière des conventions romanesques du XVIIIe siècle et porteuse d’une visée morale. L’auteur-éditeur, par le biais de Renoncour, entend conférer à l’œuvre une dimension exemplaire, visant à instruire le lecteur sur la force des passions, tout en lui procurant un plaisir esthétique. Cependant, l’analyse souligne les ambiguïtés de cette entreprise, notamment en questionnant l’efficacité de la catharsis programmée et en observant la réception du roman, qui a souvent privilégié la figure de Manon, au détriment de la leçon morale. L’étude conclut sur l’ouverture du roman, qui, par l’absence d’une morale explicite, laisse au lecteur la liberté d’interpréter et de s’interroger sur les motivations des personnages.


En tête de l’histoire détachée de Des Grieux, le texte liminaire comporte un titre
ambigu : “ Avis de l’Auteur des Mémoires d’un homme de qualité ”. La périphrase appelle
nécessairement l’identification de cet auteur fictif, Renoncour, avec l’auteur réel. De fait, le scripteur note : “ Si le public a trouvé quelque chose d’agréable et d’intéressant dans l’histoire de ma vie, j’ose lui promettre qu’il ne sera pas moins satisfait de cette addition ”.
Pour quelles raisons Prévost s’efface-t-il derrière Renoncour ? On peut avancer plusieurs explications et hypothèses qui tiennent à la fois de conventions romanesques et contextuelles mais aussi de choix propres à l’auteur.

Une convention d’époque
Nombreux sont les romanciers du XVIIIe siècle à prétendre dans leurs textes préfaciels
que l’histoire narrée est réelle et à faire passer les personnages pour des personnes. C’est ce que Maurice Couturier15 appelle le “ reniement inaugural ” : l’écrivain gomme la figure de l’auteur sous un faux nom, renie la paternité de son texte en le faisant passer - de manière peu vraisemblable, il faut en convenir - pour un document trouvé providentiellement au fond des tiroirs d’un secrétaire... L’auteur-éditeur Richardson, Choderlos de Laclos en usent ainsi avec leurs romans épistolaires : le premier refuse la paternité de Pamela tandis que le second se présente dans la “ préface du Rédacteur ” comme un secrétaire chargé par les héritiers des diverses correspondances de remettre en ordre les lettres publiées, de les sélectionner et d’en supprimer les traits trop licencieux. Prévost lui-même, dans les tomes précédents des Mémoires (I et V) utilise la convention du “ manuscrit trouvé ” pour présenter son récit : il donnait la parole à un pseudo-éditeur livrant au public les Mémoires du Marquis, dont il
déclarait ne pas vouloir dévoiler l’identité et dont il excusait les négligences de style propres à l’écriture privée. Dans le dernier tome des Mémoires, Prévost abandonne le procédé : il choisit de faire représenter le récit de Des Grieux par la figure d’un homme d’expérience, le mémorialiste Renoncour, homme d’expérience, qui parle depuis sa retraire, dans le calme de la vie monastique : “ J’ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d’être heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes [...] ” (p.25-26). La logique de la narration veut que le marquis soit le scripteur du récit oral du chevalier. La pseudo-précision du récit est là encore conventionnelle et doublement invraisemblable dans la mesure où l’exactitude du récit exige une mémoire éléphantesque à la fois de Des Grieux (qui rapporte littéralement les paroles d’autres personnages) et de l’homme de qualité. Ce dernier justifie pourtant cette minutie par le fait qu’il a couché sur le papier le récit du jeune homme immédiatement après l’avoir entendu : “ Je dois avertir le lecteur que j’écrivis son histoire presque aussitôt après l’avoir entendue, et qu’on peut s’assurer, par conséquent, que rien n’est
plus exact et plus fidèle que cette narration ” (p.34).
Par conséquent, en donnant corps et voix à l’homme de qualité, Prévost fait du chevalier une personne réelle et de Manon une jeune femme qui a bel et bien vécu. Dans sa voix, on entend déjà celle d’un Balzac lorsqu’il apostrophe le lecteur dans Le Père Goriot : “ Ah ! sachez-le : ce drame n’est ni une fiction, ni un roman. All is true, il est si véritable que chacun peut en reconnaître les éléments chez soi, dans son cœur peut-être ”16.
En donnant à son roman un but édifiant, s’agissait-il de la part de Prévost d’une feinte
destinée à le justifier auprès de ses censeurs et de tous les détracteurs de Manon Lescaut ?
D’après Carole Dornier, on peut répondre par la négative : “ Sans doute dans un climat
d’hostilité à l’égard du genre romanesque, la préface joue, plus que jamais, le rôle de captatio benevolentiae. Mais le roman de Prévost, conçu pour être diffusé en Hollande, bénéficiait du régime de tolérance de l’Europe du Nord. L’“Avis de l’Auteur”, joint au texte dans la première édition hollandaise, n’avait pas pour fonction de se concilier les censeurs et les autorités françaises. Elle vise, comme le veut la loi du genre, à valoriser le récit présenté et, dans ce cas particulier, à le mettre sous le patronage d’une figure qui suscite l’estime et l’admiration : le sage qui s’est retiré du monde ”17.

Un traité de morale
Le but affiché dans le texte liminaire par l’homme de qualité est de donner à l’histoire du
chevalier Des Grieux une dimension exemplaire : “ Il [Le lecteur] verra dans la conduite de M. des Grieux, un exemple terrible de la force des passions ” (p.25). “ L’Avis de l’Auteur ” remplit la fonction d’une préface puisqu’il guide l’interprétation du lecteur et précise les intentions de l’auteur. Et dans la mesure où il s’agit de tirer un apologue de ce récit, la figure d’un sage, qui écrit dans la solitude de sa cellule monacale et qui contemple d’un œil serein les désordres du monde, paraît tout à fait appropriée. Davantage, semble-t-il, que celle d’un moine défroqué qui s’érige en moraliste. Dans ce texte liminaire en effet, le ton est celui d’un moraliste : alors que le marquis compatit d’emblée aux malheurs de Des Grieux lors de la rencontre à Pacy, le préfacier souligne la responsabilité du chevalier.
Néanmoins, ce n’est pas un traité de morale rigoriste et aride que l’homme de qualité offre aux lecteurs - qu’il juge “ de bon sens ” - pour les prémunir contre “ une vie obscure et vagabonde ” (p.26). L’auteur souligne à trois reprises l’alliance du didactisme et du plaisir : “ Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction des mœurs [...] ” (p.26) et, presque à la fin de l’“ Avis : “ L’ouvrage entier est un traité de morale, réduit agréablement en exercice ” (p.27). Dans l’association entre l’utile et l’agréable, on reconnaît le précepte horatien déjà mis en œuvre par la Comédie au XVIIe siècle : “ Castigat ridendo mores ” ou “ Dicere verum ridendo ”. Il s’agit de dire la vérité pour édifier le public tout en le distrayant. La forme et le contenu romanesques, les “ aventures de fortune et d’amour ” sont le miel qui permettent de faire passer l’amertume de la morale à tirer. C’est le décalage entre les idées et la conduite du lecteur, type de travers assez répandu, qu’il cherche à corriger. Le “ détail des mœurs et des actions ” rend difficile l’application des principes (p.26). Des Grieux incarne cette désunion ontologique, cette “ bizarrerie du cœur humain, qui lui fait goûter des idées de bien et de perfection, dont il s’éloigne continuellement dans la pratique ” (p.26).
Seuls l’expérience et l’exemple éclairent sur les conditions de cette application. “ Pour ceux qui sont dépourvus d’expérience, le roman serait un réservoir d’exemples, une sorte de méthode des cas permettant d’exercer son jugement sur du particulier fictif ”18.

Un roman cathartique ?
La narration de ses amours tumultueuses et tragiques réactive les émotions de Des Grieux ; malgré la distance et la lucidité, lorsqu’il évoque les moments heureux avec Manon ou la mort de la “ maîtresse de [son] cœur ”, l’émerveillement ou la douleur sont toujours aussi vifs.
Le lecteur entre donc en sympathie avec le protagoniste. Ainsi, par l’identification entre le lecteur et le personnage, par l’éveil des émotions tragiques, terreur et pitié, le récit de ces “ aventures de fortune et d’amour ” (p.27) aurait une fonction cathartique, c’est-à-dire celle de purger les passions du lecteur pour le libérer de “ la terrible force des passions ”. Dan le premier tome des Mémoires, un des personnages s’écrit tragiquement : “ Délivrez-nous de l’amour ! ”.
Pourtant, on peut douter de l’efficacité de cette catharsis programmée. Le résumé que donne du roman le préfacier semble souligner l’inutilité de toute instruction morale puisqu’il déclare que le chevalier “ prévoit ses malheurs sans vouloir les éviter, [...] les sent et en est accablé, sans profiter des remèdes qu’on lui offre sans cesse et qui peuvent à tous moments les finir [...] ” (p.26).
Enfin, on pourrait reprendre l’argumentaire de Rousseau dans La Lettre à d’Alembert sur les spectacles : le spectacle d’une passion débridée n’incite-t-elle pas davantage le spectateur à reproduire des exemples aussi tentants que désastreux au lieu de le dissuader de se livrer à d’immorales amours ? L’histoire de la réception du roman semble nous fournir les prémisses d’une réponse.
Dans l’“ Avis ” au lecteur, il est remarquable qu’il ne soit pas question de Manon : pour
l’auteur, c’est Des Grieux le héros, la victime de Manon qui occupe la scène du roman. Le choix du récit à la première personne dans l’histoire enchâssée n’est pas gratuit : tout ce que le lecteur perçoit est passé au crible de la focalisation interne. Au fil du temps, le titre a évolué pour se fixer en Manon Lescaut. Au XVIIIe siècle, un commentateur anonyme de l’aventure de Des Grieux ne s’y est pas trompé qui disait : “ Ce n’est pas à sa Manon que nous nous intéressons, c’est à l’objet de cette passion si tendre ”. Il n’est pas exact de dire que le public s’est désintéressé de la passion ; plus exactement, en accordant la primauté à Manon, la passion s’est trouvée valorisée ou tout au moins sa “ purgation ” a cessé d’opérer – si tant est qu’elle l’ait jamais fait...
De fait, ce roman est au confluent de la sensibilité classique et de la sensibilité pré-
romantique : la première condamne la passion et ses débordements irraisonnés alors que la seconde la valorise. C’est ce qui explique que, malgré les bonnes intentions de l’auteur, le roman ait pu être accusé d’immoralisme ou d’amoralisme.
Enfin, l’“ Avis de l’Auteur ” “ contredit le déterminisme exprimé par le héros en insistant sur le caractère volontaire de son aveuglement ”19 puisque Des Grieux choisit toujours la passion contre la sagesse et la modération. En même temps, le raisonnement que tient à Saint-Lazare Des Grieux - disciple de Malebranche pour le coup - à Tiberge semble légitimer le projet de l’auteur : c’est en acceptant l’évidence de la force des plaisirs sensibles et non en les niant qu’on persuadera les hommes de les éviter.

Quoi qu’il en soit, le roman demeure ouvert tout comme la physionomie de Manon
demeure mystérieuse. Chaque lecteur peut projeter sur l’écran de son visage son propre idéal féminin de même qu’il peut répondre par ses propres hypothèses aux questions soulevées par le roman : Manon aime-t-elle vraiment Des Grieux ? Est-elle perfide ? Le roman a-t-il réellement une fonction didactique et cathartique ? Autant d’interrogations qui demeurent ouvertes : l’homme de qualité ne reprend pas la parole à la fin pour tirer la morale de l’histoire. D’après R. A. Francis, le calme de Renoncour, dans sa cellule monastique, est trompeur. “ En terminant les Mémoires d’un homme de qualité par le récit de Des Grieux, Prévost choisit de clore l’ensemble par des questions et des tensions irrésolues. [...] Choisir cette irrésolution tragique enlevait à Renoncour le “mot de la fin” et la solution factice de la retraite du sage, détaché des passions ”20.
Le livre se referme sur les derniers mots d’un Des Grieux, certes assagi, mais qui, en maître avéré du récit et de la rhétorique, a reconstruit son histoire à rebours pour l’ériger en monument entièrement dédié à la mémoire de Manon.

Notes
14 Sur cet “ Avis au lecteur ”, on peut voir l’article de J.-P. Sermain, “ L’Eloge de Richardson et l’Avis de Renoncour en tête de l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut ”, Cahiers Prévost d’Exiles, n° 1, 1984.
15 M. Couturier, La Figure de l’auteur, Paris, Seuil, 1995, chapitre I, p.25 sqq.
16 Le Père Goriot, in La Comédie humaine, Paris, Gallimard, coll. “ Bibliothèque de la Pléiade ”, 1951, vol. 2, p.847.
17 Carole Dornier, op. cit., p.102.
18 Carole Dornier, op. cit., p.105.
19 Carole Dornier, op. cit., p.127.
20 Carole Dornier, op. cit., p.194; C. Dornier cite l’article de R. A. Francis, “ The Abbé Prévost’s first-person narrators ”, SVEC, vol. 306, 1993.

Source: http://sites.univ-provence.fr/wctel/cours/Germoni/germoni.pdf


   

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