Spleen (Je suis comme le roi d'un pays pluvieux)
Ce poème est le troisième des quatre Spleen appartenant à la première partie " Spleen et idéal " des Fleurs du mal de Baudelaire. Après les aspirations à l'idéal (lumière), il sombre dans les abîmes de la tristesse. Ce titre marque tout à la fois la tonalité du poème et l'orientation de la section Spleen et idéal où contrairement au titre, c'est l'ennui qui l'emporte sur l'idéal. Quatre poèmes ont le même titre, il y a donc un effet d'insistance. Le premier Spleen présente le cadre de l'ennui (pluvieuse), puis le climat (ténèbres) et enfin dans ce troisième l'ennui est incarné dans un personnage (allégorie du prince de l'ennui). C'est le portrait d'un roi consumé par un mal secret qui stérilise tout et qui le ronge.
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Ligne 1 à 4 :
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Le roi s'ennuie et vieillit avant l'âge.
Ligne 5 à 12 :
Cette ennui est si fort qu'il devient une maladie inquiétante " rien ne peut l'éveiler " " tirer un sourire ". C'est un mal incurable, en dépit du pouvoir remède dont il dispose, son être est corrompu, rongé par le mal.
Ligne 13 à la fin :
Sa nature corrompue s'apparente à la mort.
Analyse :
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Au vers 1, le "je" du poète s'annonce et on voit que le poème débute par une comparaison qui l'intériorise. On sent que le poète est rongé d'un mal secret. Tous les poème des Spleen se déroulent dans cet univers de grisaille (pays pluvieux) ce qui donne un ton de tristesse au poème.
Le vers 2 donne un aspect dramatique (antithèse: riche, impuissant; jeune, vieux). Les deux antithèse sont mises en évidence par les virgules et sont renforcé par l'adverbe pourtant. Elles marquent le poids fatal de cet ennui, cette tare qui affaibli la race et épuise la vitalité. On peut représenter des rois confinés dans leur palais tel Charles Quint, à l'Escorial en Espagne. Il est soumit à des cérémonials. Il est aussi désabusé des bêtes que des hommes. Il assimile ces courtisans obséquieux à des bêtes bien dressés.
Du fait de l'inversion ligne 3, et de la longueur du vers, le verbe "s'ennuie" est rejeté au vers 4.
La vers 4 insiste sur l'indifférence, la lassitude écrasante. Au royaume de Spleen, hommes et bêtes sont assimilables: même indifférence.
Au vers 5, on note une négation "rien ne peut" qui montre que l'univers est vidé de tout centre d'intérêt. La phrase énumère les activités ordinaires d'un prince (chasser, gouverner). Ainsi, plus rien n'a d'intérêt à ses yeux. L'accumulation et la répétition du "ni" renvoie à l'assimilation des hommes aux bêtes.
Au vers 6, l'ennui conduit le souverain à l'oubli de son peuple affamé. Ainsi, il tire jouissance perverse de cette misère populaire. Il est en proie à ce mal et dissout tout intérêt. Rien ne semble guérir ce mal, cette maladie "rien ne peut l'égayer" pas même "son peuple mourant".
Le vers 7 nous montre qu'il s'agit bien d'une maladie inguérissable puisque même le bouffon ne parvient pas à l'amuser (bouffon, grotesque: comique) ou à le distraire.
Au vers 8, le caractère irréversible de la maladie se fait remarquer dans l'expression "ne distrait plus". Tout effort de guérison est réduit à néant ("cruel malade").
Au vers 9, son univers s'effondre avec l'antithèse de fleurdelisé (luxe, royauté) et tombeau. Il perd donc tout intérêt pour sa vie et son monde se délite. Le mot tombeau ajoute une note macabre, c'est la représentation de la mort. Il ressemblera bientôt à un jeune squelette.
Au vers 10, aux efforts du bouffon s'ajoutent ceux des courtisanes avec "et".
Au vers 11, on peut voir un effort de ces dames qui se préparent en s'habillant majestueusement. Elles veulent plaire au roi et lui faire oublier son ennui. Même les plus expertes dans la séductions ne parviennent plus à le charmer. La répétition des négations accentue la progression du mal.
Au vers 12, on note un rapprochement de deux termes "souris" et "squelette".
Au vers 13, l'alchimiste ne trouve aucun remède à cet ennui maladif en dépit de sa science. L'expression verbale se situe ici à la fin du vers, à la rime. Dans la première partie on voit le pourvoit exceptionnel de l'alchimiste qui contraste avec son échec "n'a jamais pu".
Au vers 14, on assiste à une inversion de "de son être" et de "extirper l'élément corrompu" ce qui a pour effet de mettre en évidence le verbe à la césure. Ce verbe est significatif puisqu'il montre que le mal est profond.
On assiste à une gradation: l'élément corrompu, tare congénitale, maladie indéracinable, peu à peu le cas devient désespéré.
Au vers 15, on note une manière malsaine puisqu'il s'agit d'orgie de la décadence romaine. Il n'en est rien.
On remarque une correspondance entre le temps de Baudelaire et les orgies romaines avec l'emploi de "nous". On pensait donc à des bains de sang à valeur curatives ou à des massacres où les tyrans apaisaient leur soif de pouvoir. Certains critiques y voient la guerre de religion de St Barthélemy. L'ennui a dissout toutes les formes de vie, la vision de ce sang qui coule est la vision de la destruction ultime. Ce roi est donc désormais condamné.
Au vers 17, la forme négative "il n'a su" et l'effet de contraste entre "cadavre" et "réchauffé" a valeur dramatique. Le participe passé "hébété" représente la mort. Même dans la mort le roi a conservé cet état de prostration (affaiblissement profond). Les mots sont forts: ils expriment la destruction.
Au vers 18, le poète oppose le sang et l'eau verte du Léthé (fleuve des enfers). En effet, le sang est le principe de la vitalité alors que l'eau verte est une eau glauque.
Cet être est dilué dans l'eau de la mort, la grisaille du début trouve sa représentation dans les ténèbres. C'est une vision hallucinante de la mort qui trace autour d'elle un cercle maudit. Ainsi, le poète est cerné par la mort.
Conclusion :
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L'unité du Spleen confère au poème . Le poète nous montre que l'ennui le concentre. Du début jusqu'à la fin, la trame du poème se resserre autour du roi.
Le poème est homogène, le vocabulaire est celui du mal et de la mort.
La facture de ce texte est elle très classique avec des alexandrins, des vers réguliers et suivis. Le poète utilise des inversions ce qui a pour effet de ralentir l'action de la dégradation. Tout exprime la lassitude: l'ennui est un principe destructeur. Baudelaire évoque cette descente dans les abîmes du mal. Le poète ayant subit les affres de cette maladie, on ne peut oublier sa présence. La comparaison en est implicite.
Ce roi rongé par le Spleen nous confère à la stérilité poétique de Baudelaire. C'est le plus fort des 4 poèmes du Spleen
Source: A N I