Essentiellement connu, de nos jours, pour ses Diaboliques, Ćuvre tardive, et son Ă©tude sur le dandysme, Barbey dâAurevilly fut Ă©galement un poĂšte et un journaliste dont lâĆil critique sâexerça aussi bien sur la sociĂ©tĂ© mondaine de la capitale que sur celle des villages les plus retirĂ©s de la Normandie. Moraliste scandaleux, converti ultramontain, styliste virulent, il apparaĂźt de plus en plus obscur au lectorat dĂ©christianisĂ© du 21e siĂšcle tant son Ćuvre, antimoderne, puise son inspiration dans une complexe mystique catholique.
Ămancipation politique
Jules AmĂ©dĂ©e Barbey dâAurevilly naĂźt Ă Saint-Sauveur-le-Vicomte en 1808, au sein dâune famille monarchiste et catholique. Durant ses Ă©tudes Ă Valognes puis Ă Caen, il se tourne cependant, sous lâinfluence de son oncle Pontas-DumĂ©ril, vers les idĂ©es rĂ©publicaines et dĂ©mocrates. Avec Guillaume-Stanislas Trebutien et son cousin ĂdĂ©lestand du MĂ©ril, il fonde la Revue de Caen (1832) puis La Revue critique de la philosophie, des sciences et de la littĂ©rature (1834). Il lie Ă©galement une amitiĂ© durable avec Maurice de GuĂ©rin, Ă qui il dĂ©die en 1835 son poĂšme en prose AmaĂŻdĂ©. Son revirement politique le conduit Ă se brouiller avec sa famille en 1836, ce qui le tient Ă©loignĂ© de la Normandie natale pendant une vingtaine dâannĂ©es.
Il commence une carriĂšre de journaliste au Nouvelliste en 1838. Un an plus tard, il quitte cependant sa rĂ©daction, avant dâentrer au Globe (1840) puis au Journal des dĂ©bats (1844-1845). Il frĂ©quente alors le salon catholique et lĂ©gitimiste de Mme de Maistre, et, dandy lui-mĂȘme, sâintĂ©resse Ă la figure de George Brummell (Du dandysme et de George Brummel, 1845). La mĂȘme annĂ©e, il commence son grand roman Une vieille maĂźtresse, qui sera publiĂ© six ans plus tard. Celui-ci met en scĂšne la passion inextinguible entre Ryno de Marigny et son ancienne maĂźtresse, la magnĂ©tique señora Vellini, des salons parisiens Ă la campagne du Cotentin.
Premier vrai succĂšs
La fin des annĂ©es 1840 est pour Barbey dâAurevilly le moment dâune crise personnelle profonde. Il achĂšve alors la reconversion spirituelle et politique entamĂ©e au sein du salon de Mme de Maistre en fondant, en 1846, la SociĂ©tĂ© catholique, puis, en 1847, lâĂ©phĂ©mĂšre Revue du Monde catholique, dont il est rĂ©dacteur en chef. Il revient ainsi aux positions politiques et religieuses dans lesquelles il a grandi en se reconnaissant dans lâultramontanisme et le royalisme.
Câest en 1852 que lâĆuvre de celui qui nâest pas encore surnommĂ© « le connĂ©table des lettres » rencontre vĂ©ritablement le succĂšs : Barbey est rĂ©vĂ©lĂ© au public par LâEnsorcelĂ©e, court roman normand sur fond de chouannerie, dâabord publiĂ© en feuilletons dans LâAssemblĂ©e nationale, puis Ă©ditĂ© deux ans plus tard. Il a cependant dĂ©jĂ Ă son actif plusieurs romans et nouvelles (LĂ©a, 1832 ; LâAmour impossible, 1841 ; La Bague dâAnnibal, 1842 ; Le Dessous de cartes d'une partie de whist, 1850 ; Une vieille maĂźtresse, 1851). Le projet de LâEnsorcelĂ©e nâest pas Ă©tranger Ă la conversion de Barbey, qui le conduit Ă fuir son temps, Ă chercher son inspiration dans le passĂ©, et sâinscrit dans une sĂ©rie de chroniques normandes. LâĂ©crivain puise dans ses souvenirs, mais aussi dans la mythologie normande, mĂȘlant souvent religion et superstitions. Le succĂšs du roman est dĂ©cisif : il octroie Ă Barbey une position confortable dans le champ littĂ©raire, bien que lâĂ©crivain conserve la posture dâun marginal.
Un auteur scandaleux ?
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, avec son retour Ă la pratique religieuse, Barbey compose son Ćuvre autour dâun projet apologĂ©tique assumĂ© et explicite. Cependant, son intĂ©rĂȘt pour lâart de peindre les passions entre parfois en conflit avec son image dâĂ©crivain catholique aux yeux de la critique, au point de crĂ©er le scandale. Pour Barbey, lâartiste, quâil soit catholique ou non, peut tout peindre, vice et vertu, sans devoir le condamner, sâil a Ă©tĂ© vrai dans sa peinture.
LâĂ©crivain divise et crĂ©e la polĂ©mique par ses romans comme par sa critique. Ses articles en faveur des Fleurs du Mal (1857), contre Les MisĂ©rables (1862) ou ses prises de position rĂ©actionnaires dans Le Gaulois (1873) y contribuent, tout comme son roman Une vieille maĂźtresse et, de maniĂšre plus Ă©vidente, Les Diaboliques. Le recueil, en travail dĂšs 1868 et dâabord intitulĂ© Ricochets de conversation, rassemble des nouvelles dont certaines ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© publiĂ©es. Paru en 1874, lâouvrage connaĂźt un grand succĂšs, mais il est attaquĂ© dans Le Charivari dĂšs sa sortie : Barbey et ses Ă©diteurs sont accusĂ©s dâoutrage Ă la morale publique et aux bonnes mĆurs. Lâintervention de Gambetta sera nĂ©cessaire pour obtenir un non-lieu, prononcĂ© au dĂ©but de lâannĂ©e 1875.
Une esthétique fin de siÚcle
Les nouvelles et romans de Barbey dâAurevilly donnent Ă voir la passion amoureuse dans ce quâelle a de plus destructeur et mettent en scĂšne des femmes tentatrices. Ăchos lointains de la vogue des histoires tragiques, ils sont marquĂ©s par lâidĂ©alisme noir, le manichĂ©isme et le goĂ»t de lâabsolu. Ils expriment Ă©galement une profonde haine du progrĂšs et sâinscrivent dans la rĂ©action fin de siĂšcle au positivisme et au recul de la religion. LâĆuvre de Barbey dâAurevilly tĂ©moigne plus gĂ©nĂ©ralement dâune nostalgie monarchiste, dâun fort attachement Ă la noblesse et du refus absolu dâĂȘtre moderne. Les romans de la chouannerie (LâEnsorcelĂ©e, Le Chevalier Des Touches, 1864) et Un prĂȘtre mariĂ© (1865) disent ainsi la nostalgie dâun temps prĂ©-rĂ©volutionnaire.
Longtemps ignorĂ© par son siĂšcle, mis Ă mal tant par la critique catholique que par les rĂ©alistes, Barbey dâAurevilly a cependant connu de son vivant quelques grands admirateurs comme Charles-Augustin Sainte-Beuve, Jules Janin, ThĂ©ophile Gautier et Charles Baudelaire. Il suscite par ailleurs crainte et vĂ©nĂ©ration par sa plume critique acĂ©rĂ©e. RĂ©unis dĂšs 1860 en volumes sous le titre Les Ćuvres et les Hommes, ses articles offrent au lecteur une traversĂ©e magistrale du 19e siĂšcle.