Publié anonymement en 1747, Lettres d’une Péruvienne de Madame de Graffigny (1695-1758) est un roman épistolaire qui connut un succès immédiat et retentissant. Considéré par l’abbé Raynal comme « ce qu'on nous avait donné de plus agréable depuis longtemps » et par l’italien Goldoni comme « le plus beau petit roman du monde », l’œuvre s’inscrit dans la lignée des Lettres portugaises de Guilleragues pour sa forme monodique et des Lettres persanes de Montesquieu pour son recours au regard étranger comme outil de critique sociale. Fort de son originalité, le roman fut réédité plus de quarante fois avant la fin du siècle, affirmant sa place exceptionnelle dans le paysage littéraire du XVIIIe siècle.
L'intrigue : le parcours initiatique d'une exilée
Le roman met en scène Zilia, une jeune princesse inca qui, le jour de ses noces avec son amant Aza, est enlevée du temple du Soleil par des conquistadors espagnols. Libérée par un navire français, elle est prise sous la protection de l'officier Déterville, qui tombe amoureux d'elle et l'emmène en France. Exilée et séparée de tout ce qu'elle connaît, Zilia entame une longue correspondance avec Aza, dont elle espère le retour. Ces lettres, d’abord consignées sur des quipos (cordelettes nouées) puis écrites, deviennent le réceptacle de sa solitude, de sa passion intacte et de ses observations sur la société française qu'elle découvre.
Son parcours est marqué par le malheur et la désillusion lorsque, après une longue attente, elle apprend qu'Aza, également conduit en Espagne, s’est converti au catholicisme et a épousé une Espagnole. Refusant la proposition de mariage de Déterville, Zilia choisit finalement de préserver son indépendance intellectuelle et affective.
Le regard étranger comme instrument de satire sociale
Le personnage de Zilia est celui d'une ingénue : sa candeur et sa naïveté lui permettent de porter un regard neuf et décalé sur la civilisation occidentale. Son statut d'étrangère, vierge de tout préjugé, devient un puissant instrument de satire sociale. À travers ses yeux, Graffigny dresse un portrait contrasté et souvent mordant des mœurs de l'aristocratie parisienne. Zilia pointe avec une acuité perçante l’incohérence des signes, la fausseté des rituels de sociabilité, l’hypocrisie, la frivolité, le libertinage et la prédominance des logiques marchandes qui pervertissent les relations humaines. Son étonnement constant met en lumière les travers et les ridicules d’une société qui prône des valeurs morales tout en s’adonnant à des comportements dissolus, faisant du roman un véritable miroir déformant de son temps. La condition des femmes françaises, confinées dans l’ignorance par une éducation inepte, est également une cible privilégiée de sa critique.
La forme, le style et la profondeur psychologique
La forme épistolaire, qui structure entièrement le récit comme un soliloque ou un « duo dont on n’entend qu’une seule voix », renforce l’authenticité et la spontanéité des confessions de Zilia. Chaque lettre apparaît comme un fragment de vie brut, donnant au lecteur un accès direct à ses pensées les plus intimes et à son introspection. Le style de Graffigny, simple, naturel et dépouillé, avec des phrases courtes et une absence de longues descriptions, est en parfaite adéquation avec la fraîcheur du personnage.
Cependant, sous cette apparente simplicité se cache une fine analyse psychologique. L'odyssée de Zilia est aussi une quête herméneutique : elle doit déchiffrer, traduire et interpréter les codes d'un monde nouveau pour passer de l’obscurité aux Lumières. Ce parcours initiatique la fait évoluer de l'innocence pure à une autonomie intellectuelle, sans jamais perdre sa pureté de cœur. Le roman interroge ainsi des thématiques plus profondes comme l’altérité, le conflit entre nature et culture, et l’opposition entre raison et sentiments. Loin d’être une simple sensiblerie, l'écriture de la sensibilité devient une authentique expérience esthétique, préfigurant par certains aspects les rêveries rousseauistes.
Madame de Graffigny réussit à fondre dans une fiction romanesque des éléments disparates – exotisme, peinture des sentiments, critique sociale et message féministe avant l’heure. À travers le personnage attachant de Zilia, elle offre non seulement une critique nuancée de la société de son temps mais aussi le portrait émouvant d'une femme qui, confrontée à l’altérité radicale, conquiert sa propre liberté de pensée.
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