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Chrétien de Troyes et le roman courtois

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Synthèse : Le portrait amoureux de Blanchefleur à travers les trois gouttes de sang révèle une subtile fusion entre l'image courtoise du désir et le mythe. Chrétien de Troyes revisite avec finesse le motif des trois gouttes de sang sur la neige pour exprimer les attentes du portrait féminin, s'inscrivant ainsi dans la tradition de la poésie courtoise. À travers ses portraits féminins, Chrétien déploie une rhétorique subtile, révélant un travail poétique de l'image qui transcende la simple description pour suggérer un sens nouveau. L'image de Blanchefleur, associée aux trois gouttes de sang, témoigne de l'influence de la poésie courtoise, avec des comparaisons évoquant la blancheur de la neige et la rougeur du sang. Les trois gouttes de sang sur la neige ouvrent la voie à des interprétations complexes, mêlant topos folkloriques, symbolisme sexuel et mythe de la stérilité. L'épisode de Blanchefleur, précédant le château du Graal, soulève des questionnements sur la symbolique de la stérilité et de la violence, renvoyant à des motifs récurrents tels que la Lance qui saigne. Cette analyse approfondie révèle une profondeur symbolique et érotique, invitant à une lecture attentive et nuancée de l'œuvre de Chrétien de Troyes.

Le portrait amoureux de Blanchefleur à travers les trois gouttes de sang : de l’image courtoise du désir au mythe. Reprise et transformation d’un modèle littéraire antérieur emprunté à la poésie courtoise.

Le motif des trois gouttes de sang sur la neige joue cependant de manière plus intime encore avec la lyrique courtoise. Non seulement il permet l’assimilation de Perceval à la cour arthurienne par la courtoisie, mais il est également un jeu sur les attentes du portrait féminin, comme l’a montré Daniel Poirion dans « Du sang sur la neige : nature et fonction de l’image dans le Conte du Graal ». Les analyses suivantes ne sont d’ailleurs qu’un résumé de sa démonstration.

La construction d’une image courtoise du désir

La rhétorique du portrait au Moyen Age
Il y a chez Chrétien tout un travail de l’image poétique lors des portraits féminins. Mais il ne faut pas y chercher une mimésis de la réalité. D’ailleurs, on retrouve à peu de choses près les mêmes éléments descriptifs dans tous les portraits féminins. Il suffit pour cela de comparer celui de Blanchefleur (p. 67 : « Le blanc sur le vermeil éclairait son visage mieux que sinople sur argent. ») et celui de Clarissant (p. 189 « Son visage était blanc et la nature l’enluminait d’une couleur vermeille et pure. »). Cette idée est d’ailleurs renforcée par les nombreuses prétéritions qu’emploie Chrétien, tout au long de ses ouvrages, pour montrer l’impossibilité à laquelle se heurte le poète lorsqu’il veut faire un portrait féminin :

p. 67 : « Si j’ai déjà décrit la beauté que Dieu peut mettre en un corps ou en un visage de femme, je veux le faire une autre fois sans mentir d’une seule parole. [...] Pour en ravir le cœur des gens, Dieu avait fait d’elle la Passe-Merveille. Jamais Dieu n’en avait fait telle. Plus jamais n’en devait créer. »

Cligès, vers 2679 à 2680, p. 371 : « Jamais Dieu qui la façonna ne doua de la parole un homme qui sût si bien décrire la beauté que celle-ci n’en n’eût encore davantage. »

En définitive, le romancier ne cherche pas à faire un tableau d’une personne réelle, mais à retrouver les éléments attendus par le lecteur, conformément à la rhétorique du portrait.

Chrétien et le travail de l’image poétique lors des portraits féminins
Cependant, Chrétien, s’il connaît et pratique cette rhétorique, ne s’y limite pas. Ainsi, il révise souvent cette technique traditionnelle du portrait en fonction de l’emblème qui va servir à suggérer le sens de la beauté du personnage particulier qu’il décrit. Les éléments de ce portrait seront traditionnels, conformes à la rhétorique, mais leur agencement à travers l’emploi d’une image poétique suggèrera un sens nouveau. Cette démarche du travail de l’image poétique est particulièrement évidente dans Cligès, vers 682 à 856, p. 310 à 314, où le portrait traditionnel de Soredamor se trouve suivre l’image du flèche, qui évoque à la fois le trait de désir suscité par la beauté, et le rayon de lumière traversant les yeux pour atteindre le cœur. La vocation esthétique et érotique de la beauté de Soredamor est alors indiquée par ce signe, cette image, qui perturbe l’ordre traditionnel de la description.

L’image poétique dans le portrait de Blanchefleur : l’influence de la poésie courtoise
Quel est dès lors le signe, l’image qui va suggérer le sens à accorder à la beauté de Blanchefleur ? Dans le Conte du Graal, cette image est plus complexe que dans Cligès et tout d’abord parce qu’elle n’est pas donnée en même temps que le portrait proprement dit : ce sont les trois gouttes de sang sur la neige. Cependant cette image, ce signe, est préparé par le contraste des couleurs qui résume le portrait de Blanchefleur et que l’on retrouve lors de l’extase de Perceval. Le travail poétique de l’image opéré par Chrétien dans l’épisode des trois gouttes de sang appartient à la tradition courtoise. On retrouve en effet l’influence de la poésie courtoise par l’esthétique de la comparaison qu’il met en place :

p. 111 : « Cette fraîche couleur lui semble celle qui est sur le visage de son amie. »

p. 111 : « C’est bien ainsi qu’il voyait sur le visage de sa mie, le vermeil posé sur le blanc comme les trois gouttes de sang qui sur la neige paraissaient. »

p. 116 : « Je croyais que c’était la fraîche couleur du visage de mon amie. »

D’ailleurs les termes mêmes de ces comparaisons se rattachent à la tradition poétique des troubadours où la blancheur du corps féminin est traditionnellement associée à la neige, et la rougeur des joues ou des lèvres à une rose. Bien sûr ce point n’apparaît pas ici, mais seulement dans le nom du personnage : Blanchefleur. C’est bien à cette rhétorique de la comparaison hyperbolique courtoise que se rattache la démonstration de courtoisie à laquelle se livre Perceval, et qui va être authentifiée par Gauvain : p. 116 : Là encore la traduction Folio est mauvaise, car elle supprime ce terme essentiel à la pensée médiévale :

« Cil pansers n’estoit pas vilains
Ençois estoit cortois et dolz »
= Cette pensée n’était pas vulgaire, mais courtoise et douce.

La question du sang sur la neige : un signe complexe qui ouvre sur le mythe

Cependant, l’image reste complexe : si la comparaison de la peau à la neige est tout à fait traditionnelle, pourquoi le vermeil du visage de Blanchefleur est-il comparé au sang d’une oie ?
Première interprétation : la revivification d’un topos folklorique. On a en effet retrouvé de très anciens contes folkloriques où le sang sur la neige est lié à la figure de l’être aimé. On peut encore en voir une trace d’ailleurs dans les vœux de la mère de Blancheneige.

Deuxième interprétation : une image sexuelle. L’image des gouttes de sang est précédée d’une sorte de glose narrative assez explicite : attaque de l’oie par un faucon, manière dont elle est frappée et abattue contre terre, renoncement à une étreinte plus précise. On est au carrefour des vocabulaires guerriers et sexuels. La suggestion sexuelle se précise si l’on rapproche cet épisode de la première expérience féminine vécue par Perceval quand il a quitté sa mère : l’épisode de la demoiselle de la tente : la tente est vermeille, décorée d’un aigle, qui rappelle le faucon ; une demoiselle est restée seule, à l’image de l’oie ; l’attaque du jeune homme est aussi brutale que celle du faucon et exprimée avec des termes proches ; dans les deux cas, l’agresseur ne va pas jusqu’au bout de son acte.

Les trois gouttes de sang et le château du Roi Pêcheur : un mythe de la stérilité ?
Pourquoi l’épisode de Blanchefleur précède-t-il immédiatement le château du Graal, qui pourtant se situe au-delà de toute tradition courtoise ? On peut faire plusieurs rapprochement entre ces deux épisodes à la lumière des trois gouttes de sang : le château de Beaurepaire, comme celui du Graal est marqué par le manque, la terre « gaste ». La tâche du chevalier dans les deux cas est de permettre le retour à la vie, comme le dira la Demoiselle Hideuse, même si Perceval échoue au château du Graal. Plus implicite, les couleurs de Blanchefleur, et leur mise en relation avec le sang sur la neige, évoque un motif récurrent au château du Roi Pêcheur, celui de la Lance qui saigne. Ainsi, au lieu de clore l’éducation courtoise de Perceval, cet épisode doit être relié à l’ensemble du roman. Il y a ainsi toute une dimension symbolique à analyser. La violence dont les trois gouttes de sang sur la neige sont peut être une allusion à la violence dont la Lance qui saigne est le signe. Celle-ci, ainsi que la blessure du Roi Pêcheur font-elles allusion à un crime sexuel ? Cette interprétation permet en effet de donner la raison du coup félon donné par l’épée ou la lance, qui serait l’instrument du châtiment ou l’instrument du crime, ce qui peut d’ailleurs être renforcé par la présence d’une autre blessure de ce genre dans Erec et Enide, où un comte félon, qui a tenté d’abuser d’Enide est puni par une blessure au bas-ventre. La blessure aux jambes figure en effet la castration, comme la Lance le sexe viril.

Source: http://www.lettres.ac-versailles.fr/spip.php?article437

   

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