Calligrammes de Guillaume Apollinaire, Poésie à Voir et à Lire
La Naissance d'un Recueil Révolutionnaire
Publié en 1918, Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) marque un tournant majeur dans l'œuvre de Guillaume Apollinaire et dans l'histoire de la poésie moderne. L'auteur d'Alcools, recueil de la musicalité et de la mélancolie, se réinvente en poète-soldat pour donner naissance à une œuvre profondément marquée par la Grande Guerre. Plus qu'un simple recueil, Calligrammes est un véritable album où la poésie n'est plus seulement à entendre, mais d'abord à voir. Apollinaire, qui déclare « Et moi aussi je suis peintre », y concrétise son ambition de fusionner l'art du poète et celui du peintre, donnant naissance à une forme poétique renouvelée : le calligramme.
Genèse d’un recueil sous contrainte
1. Un laboratoire poétique en temps de guerre
Calligrammes est un recueil élaboré dans la douleur et l'urgence de la Première Guerre mondiale, comme en témoigne sa dédicace : « À la mémoire du plus ancien de mes camarades René Dalize mort au Champ d'Honneur le 7 mai 1917 ». L’étude des manuscrits révèle une poésie à l’état naissant, un véritable laboratoire de création. Loin d'être des improvisations, les poèmes ont été longuement travaillés, hésités, raturés. Certains, comme « La Nuit d’avril 1915 », comptent jusqu'à treize versions avant leur forme définitive. Ce processus génétique montre un sens non pas donné, mais construit, voire découvert progressivement par le poète lui-même.
2. Les multiples contraintes de la création
La création d'Apollinaire fut bridée par de multiples contraintes qui dessinent en creux un poète plus complexe qu'il n'y paraît :
Censures externes : En temps de guerre, il était interdit de nommer les lieux des combats, de dépeindre les horreurs du front pour ne pas démoraliser l'arrière, ou de manifester de la pitié pour l'ennemi. De nombreuses corrections témoignent de ce travail de gommage, révélant un Apollinaire moins "patriotard" qu'on ne l'a parfois dépeint.
Autocensure : Le poète a veillé à ne pas nommer explicitement les femmes avec qui il correspondait (Marie Laurencin, Lou, Madeleine Pagès), afin de les protéger.
Contraintes éditoriales et matérielles : La composition typographique de certains poèmes s'avérait trop complexe pour les imprimeurs. De plus, écrivant depuis le front sur des supports de fortune, Apollinaire devait sans cesse recopier ses textes. Il perdit également un ensemble de poèmes envoyés à Lou, qui refusa de les lui rendre, une perte qui ne fut comblée qu'après la Seconde Guerre mondiale.
C'est dans ce contexte de pression intense que la créativité d'Apollinaire éclate avec le plus de force, faisant de la contrainte un moteur d'innovation.
L’invention du Calligramme : une révolution poétique
1. Définition et héritage historique
Apollinaire forge le mot-valise calligramme à partir du grec kallos (beauté) et gramma (lettre), signifiant littéralement « belles lettres ». Il songe d'abord à les nommer idéogrammes lyriques, soulignant le lien entre l'idée, le dessin et le chant.
Si Apollinaire est l'inventeur du terme et celui qui lui donne sa modernité, la tradition du poème figuré est ancienne. Elle remonte à l'Antiquité grecque avec Simmias de Rhodes (IVe siècle av. J.-C.) et ses poèmes en forme d'œuf ou de hache, se poursuit au Moyen Âge avec les carmina figurata, chez Rabelais au XVIe siècle, et préfigure sa modernité chez Mallarmé avec Un coup de dés jamais n'abolira le hasard. Apollinaire ne part donc pas de rien, mais il systématise et révolutionne ce procédé en le liant à l'Esprit Nouveau et aux avant-gardes artistiques de son temps, notamment le Cubisme.
2. Une Poésie à voir : L'alliance du verbal et de l'iconique
La grande rupture opérée par Calligrammes est le passage d’une poésie principalement sonore (Alcools) à une poésie où la dimension visuelle devient primordiale. Le lecteur est confronté à deux systèmes de signes d'ordinaire séparés :
Le système verbal : Les mots que l'on lit.
Le système iconique : Le dessin que l'on voit.
Le déchiffrement du calligramme est complexe car il exige de ne pas scinder ces deux activités. La lecture est immédiatement double : elle va du mot à sa représentation et de la représentation au mot. Quand on lit un texte, on ne le "voit" généralement pas ; quand on regarde un tableau, on ne le "lit" pas. Apollinaire force la synthèse de ces deux modes de perception.
3. La variété des formes visuelles
Apollinaire explore un large éventail de possibilités graphiques :
Les poèmes figuratifs : Où la forme dessine explicitement le sujet du poème ("La Cravate et la Montre").
Les poèmes-paysages : Apollinaire innove en composant sur une même page plusieurs figures calligrammatiques qui entrent en relation pour créer une scène, une "nature morte" poétique ("Cœur, couronne et miroir", "Paysage").
La dislocation du vers et du mot : La linéarité du texte est rompue. Un alexandrin peut être distribué sur plusieurs lignes ("La nuit d'avril 1915"), et un mot peut être éclaté pour un effet visuel et sémantique : « Et je fu / m / e / du / ta / bac / de / Zone » ("Fumées").
Le jeu typographique : L'usage varié des polices, des tailles de caractères (majuscules, minuscules, gras) et des blancs devient un outil d'expression poétique, comme dans le mot « omégaphone » qui semble visuellement s'éteindre dans la page ("Du coton dans les oreilles").
Dans certains poèmes extrêmes comme "Lettre-océan", la visibilité prend presque le pas sur la lisibilité, privilégiant l'impact visuel global au détriment du déchiffrement linéaire.
La richesse d’un langage nouveau
1. Au-delà de la tautologie : L’enrichissement mutuel du texte et de l'image
Beaucoup ont critiqué le calligramme comme un jeu formel inutile, une simple redondance (tautologie) où le dessin ne fait que répéter le mot. L'analyse prouve le contraire. Le texte poétique déborde toujours sa représentation graphique, et l'image apporte au texte une signification que la simple lecture linéaire ne pourrait fournir.
Étude de cas : « Cœur, couronne et miroir »
La couronne : Le distique qui la forme (« Les rois qui meurent tour à tour renaissent au cœur des poètes ») n'utilise même pas le mot "couronne". L'image figure le pouvoir royal, mais le texte le subvertit : les rois sont mortels, et seule la poésie leur confère l'éternité. La couronne revient donc au poète, plus puissant que les rois.
Le miroir : Le texte dit « Dans ce miroir je suis enclos vivant et vrai ». Sans le dessin du miroir qui encadre physiquement le nom "Guillaume Apollinaire", cette affirmation perdrait sa force. Le miroir devient alors une métaphore du calligramme lui-même, et au-delà, du recueil tout entier : un autoportrait inerte et vivant où le poète enferme sa "vraie vie". Le miroir, d’abord ovale dans les manuscrits, prend la forme d'une mandorle dans la version finale, renforçant l'image d'un poète sacralisé, quasi christique.
Le dessin et le texte sont donc dans un rapport d’interdépendance : ils s’enrichissent et se complexifient mutuellement.
2. Un renouvellement sonore et thématique
Si l'aspect visuel est prédominant, Apollinaire n'abandonne pas pour autant l'expérimentation sonore. Il crée le poème-conversation, un collage de bribes de phrases entendues qui créent des chocs sémantiques et une musique du quotidien : « Ces crêpes étaient exquises / La fontaine coule / C’est complètement impossible » ("Lundi rue Christine"). Il utilise également l'onomatopée, l'allitération et la répétition pour créer une musique nouvelle, affranchie des règles traditionnelles.
Cette liberté formelle se double d'une liberté thématique. Le recueil oscille entre des poèmes quasi automatiques, qui préfigurent le surréalisme (« Du rouge au vert tout le jaune se meurt » dans "Les Fenêtres"), et des pièces d'une limpidité prosaïque. Cette diversité témoigne de l'ambition d'Apollinaire : créer une poésie totale, capable d'embrasser toutes les facettes du réel et de l'imaginaire.
L’Héritage de Calligrammes
Loin d'être un simple divertissement décoratif, Calligrammes est une œuvre d'une profondeur et d'une modernité radicales. Né de la violence de l'Histoire, le recueil témoigne de la résilience de la création artistique face aux contraintes. En unissant indissociablement le fond et la forme, le lisible et le visible, Apollinaire impose une nouvelle manière de lire, qui requiert contemplation, analyse et participation active du lecteur.
Par cette esthétique de la surface, de la déconstruction et du collage, il ouvre la voie à toutes les avant-gardes du XXe siècle, des surréalistes à la poésie concrète. En brisant la linéarité du vers, il a libéré le poème de sa page, le transformant en un espace de liberté absolue, capable d'exprimer, comme il le disait lui-même, « les feux de joie des significations nouvelles ».