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Rabelais - Gargantua - Ch 25 - analyses

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Synthèse : Ce chapitre de Rabelais, extrait de "Gargantua", met en scène une rixe cocasse entre les fouaciers de Lerné et les bergers du pays de Gargantua, prétexte à une parodie savoureuse des codes épiques. L'incident, déclenché par un refus de vente de fouaces, dégénère en une bataille où les insultes fleuries et les coups bas se multiplient, révélant une inversion burlesque des valeurs chevaleresques. L'auteur, par le biais d'une narration vive et ponctuée de digressions, mêle le registre familier à des descriptions anatomiques outrancières, créant un effet comique saisissant. L'analyse révèle une critique acerbe des mœurs guerrières, déconstruisant l'héroïsme traditionnel pour promouvoir des valeurs humanistes de modération et de charité. L'épisode, ancré dans un cadre réaliste et peuplé de personnages pittoresques, se mue ainsi en une réflexion sur la violence et la nécessité d'une nouvelle approche des conflits, loin des schémas manichéens des chansons de geste. Rabelais, par cette parodie, invite à une relecture des idéaux, soulignant l'importance de l'évolution des mentalités et le rôle de la littérature dans la transmission des valeurs d'une époque.

CHAPITRE XXV

COMMENT FEUT MEU ENTRE LES FOUACIERS DE LERNÉ ET CEUX DU PAYS DE GARGANTUA LE GRAND DÉBAT DONT FURENT FAICTES GROSSES GUERRES

En cestuy temps, qui fut la saison de vendanges, au commencement de automne, les bergiers de la contrée estoient à garder les vines [vignes] et empescher que les estourneaux ne mangeassent les raisins.

Onquel temps les fouaciers de Lerné passoient le grand quarroy, menans dix ou douze charges de fouaces à la ville.

Lesdictz bergiers les requirent courtoisement leurs en bailler pour leur argent, au pris [prix] du marché. Car notez que c'est viande [aliment] céleste manger à desjeuner raisins avec fouace fraîche, mesmement des pineaulx, des fiers, des muscadeauIx, de la bicane, et des foyrars pour ceulx qui sont constipéz de ventre, car ilz les font aller long comme un vouge et souvent, cuidans peter, ilz se conchient, dont sont nomméz les cuideurs des vendanges .

A leur requeste ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pis est) les oultragerent grandement, les appelans trop diteulx, breschedens, plaisans rousseaulx, galliers, chienlictz, averlans, limes sourdes, faictneans, friandeaulx, bustarins, talvassiers, riennevaulx, rustres, challans, hapelopins, trainneguainnes, gentilz flocquetz, copieux, landores, malotruz, dendins, baugears, tezez, gaubregeux, gogueluz, claquedans, boyers d'etrons, bergiers de merde, et aultres telz epithetes diffamatoires, adjoustans que poinct à eulx n'apartenoit manger de ces belles fouaces, mais qu'ilz se debvoient contenter de gros pain ballé et de tourte.

Auquel oultraige un d'entr'eulx, nommé Frogier, bien honneste homme de sa personne et notable bacchelier, respondit doulcement :
« Depuis quand avez vous prins cornes qu'estes tant rogues devenuz ? Dea, vous nous en souliez voluntiers bailler, et maintenant y refusez. Ce n'est faict de bons voisins, et ainsi ne vous faisons nous, quand venez icy achapter nostre beau frument, duquel vous faictez voz gasteaux et fouaces. Encores par le marché vous eussions nous donné de noz raisins; mais, par la mer Dé ! vous en pourriez repentir et aurez quelque jour affaire de nous. Lors nous ferons envers vous à la pareille, et vous en soubvienne !»

Adoncq Marquet, grand bastonnier de la confrairie des fouaciers, luy dist: « Vrayement, tu es bien acresté à ce matin; tu mangeas her soir trop de mil. Vien çà, vien çà, je te donnerai de ma fouace ! »

Lors Forgier en toute simplesse approcha, tirant un unzain de son baudrier, pensant que Marquet luy deust deposcher de ses fouaces; mais il luy bailla de son fouet à travers les jambes si rudement que les noudz y apparoissoient. Puis voulut gaigner à la fuyte; mais Forgier s'escria au meurtre et à la force tant qu'il peut, ensemble luy getta un gros tribard qu'il portoit soubz son escelle, et le attainct par la joincture coronale de la teste, sus l'artere crotaphique, du cousté dextre, en telle sorte que Marquet tomba de sa jument; mieulx sembloit homme mort que vif.

Cependent les mestaiers, qui là auprés challoient les noiz, accoururent avec leurs grandes gaules et frapperent sus ces fouaciers comme sus seigle verd. Les aultres bergiers et bergieres, ouyans, le cry de Forgier, y vindrent avec leurs fondes et brassiers, et les suyvirent à grands coups de pierres tant menuz qu'il sembloit que ce feust gresle. Finablement les aconceurent et ousterent de leurs fouaces environ quatre ou cinq douzeines; toutesfoys ilz les payerent au pris acoustumé et leurs donnerent un cens de quecas et troys panerées de francs aubiers.
Puis les fouaciers ayderent à monter Marquet, qui estoit villainement blessé, et retournerent à Lerné sans poursuivre le chemin de Pareillé, menassans fort et ferme les boviers, bergiers et mestaiers de Seuillé et de Synays.

Ce faict, et bergiers et bergieres feirent chere lye avecques ces fouaces et beaulx raisins, et se rigollerent ensemble au son de la belle bouzine, se mocquans de ces beaulx fouaciers glorieux, qui avoient trouvé male encontre par faulte de s'estre seignez de la bonne main au matin, et avec gros raisins chenins estuverent les jambes de Forgier mignonnement, si bien qu'il feut tantost guery.


bicane ou bicarne est un raisin duquel, pour l'ordinaire, on fait du verjus. Le verjus est un jus acide extrait de certaines espèces de raisin, ou de raisin cueilli vert. Il sert à la fabrication de la moutarde
brechedens qui pourrait s'écrire en français brèche-dent qui désigne quelqu'un à qui il manque des dents (principalement des incisives, celui qui a une brèche dans la denture. En parler tourangeau le qualificatif employé est bérchu, ue ou barchu, ue ou bérchotte [1]. J'ai aussi entendu bérchou, se.
foyrar est une variété de raisins. Toutefois, il faut remarquer que foyrars est placé près de constipez de ventre. Or fouère désigne la diarrhée et tous les dérivés tels que fouérer, en français foirer et fouérou(se), en français foireux, foireuse. D'autre part les excréments d'un fouérou s'effouasse. S'éffouâser signifie s'affaisser en s'étalant à la base. On ne peut pas omettre l'hypothèse d'un jeu de mot voulu par Rabelais. D'ailleurs, le nom de foyrar pour désigner une espèce de raisin ne découle-t-il pas de l'aptitude de ce raisin à donner la diarrhée ? Il faut signaler que dans la version pour l'enseignement la liste des cépages ne comprend pas les foyrars et ne reprend le texte qu'au début du paragraphe suivant.
pineaulx l'orthographe rabelaisienne peut de nos jours porter à confusion et faire penser au pineau qui est un apéritif. Il s'agit ici d'un cépage : le pinot dont il existe plusieurs sortes
quarroy : carrefour ; viande : nourriture ; vouge : lance ;
vouge, sorte de pique au large fer . Le vouge est constitué d'un soc de charrue, monté sur une hampe d'environ 2 mètres.
unzain, monnaie de billon. Monnaie ancienne composée de cuivre et d'argent.
diteulx : pauvres hères ; galliers : débauchés ; averlans : vauriens ;
limes sourdes : hypocrites ; bustarins : ventrus ;
talvassiers : vantards ; hapelopins : parasites ;
trainneguaines : traîneurs de sabre ;
Jlocquetz : muguets ;
dendins : paresseux ;
baugears : sots ;
tezez : dadais ;
gaubregeux : niais ;
gogueluz : railleurs ;
claque- dans : présomptueux ;
boyers : bouviers ;
bacchelier : jeune garçon ;
Depuis quand [...] tant rogues devenuz : les cornes vous ont-elles poussé ? Etes-
vous devenus des taureaux ? ;
par la mer Dé : par la mère de Dieu !
acresté : orgueilleux ;
baudrier : ceinture ;
deposcher : sortir de son sac
tribard : trique ;
artère crotaphique : artère temporale ;
challoient : écalaient
brassiers : triques ou frondes ;
aconceurent : atteignirent ;
quecas : noix
aubiers : raisin blanc ;
bouzine : cornemuse ;
estuverent : baignèrent

1 Histoire et narration
1. L'histoire
a) Le thème
Rabelais joue à transposer une véritable querelle de paysans qui eut lieu dans sa région près de
Chinon.
b) Le cadre et les personnages
Dans un premier temps, il faut souligner les aspects réalistes du texte.
Remarquons l'abondance des détails précis du cadre spatio-temporel : le grand carrefour, la ville, les vignes, la saison des vendanges... Les précisions topographiques renforcent l'illusion réaliste ; le monde rural ainsi évoqué n'a rien de commun apparemment avec l'univers de la chanson de geste !
Enfin, les occupations respectives des personnages (bergers, métayers, fouaciers) et de nombreux termes (noms de cépages, noix, fouaces, divers outils...) contribuent au réalisme du texte.
2. La narration
a) Le genre littéraire et le type de discours ;
approche du registre
C'est un extrait romanesque comportant narration, dis- cours des personnages et description.
b) L'énondation et le point de vue
Le récit est mené en focalisation zéro et le narrateur utilise l'énonciation-récit, au passé. Mais on passe quelquefois à l'énonciation-discours, avec un changement de temps très visible. On distingue discours des personnages et discours du narrateur.

L'imitation du récit épique
1. Le schéma narratif : une structure simple
Il s'agit d'un récit de querelle dégénérant en bataille :
— situation initiale et élément perturbateur : le début du récit exposant les origines de la querelle fixe clairement les clans (bergers contre fouaciers) ;
— péripéties : défi verbal, opposant Frogier et Marquet, chacun représentant un clan adverse ; combat singulier entre les deux « héros » ; mêlée générale ;
— réaction : victoire des bergers ;
— situation finale : festin et joie des bergers.
Le récit de la bataille suit le déroulement des combats d'épopée (défi verbal, combat singulier, mêlée générale). Chaque étape s'enchaîne simplement à la suivante par l'utilisation de liens temporels et logiques très clairs, essentiellement par l'usage de la coordination : « En cestuy temps », « Onquel temps », « mais », « Adoncq », « Lors », « Ce pendent », « Finalement », « Toutesfoys », « puis »...
2. La division manichéenne des personnages
a) Les bergers
Leur politesse et leur honnêteté sont mises en valeur ; ils parlent « courtoisement » et proposent de payer « au pris du marché ». La sympathie du lecteur leur est ainsi tout acquise.
b) Les fouaciers
Leur grossièreté et leur méchanceté sont indéniables, leurs injures injustifiées. L'agression verbale est soulignée par les appréciations du narrateur : « A leur requeste ne feurent aulcunement enclinez les fouaciers, mais (que pis est) les oultragerent grandement », « epithetes diffamatoires », « oultraige ».
c) Les héros
C'est à Marquet que revient le rôle du félon, du traître de la chanson de geste ; il utilise le double langage : «je te donnerai de ma fouace » pour attirer Frogier dans un piège et l'attaquer par surprise. La sympathie du lecteur va donc à Frogier. On retrouve ainsi l'univers manichéen propre aux épopées.
3. La transfiguration du réel : les exagérations
La force démesurée des coups et la précision des blessures décrites lors du combat singulier sont caractéristiques de la chanson de geste : « il luy bailla de son fouet [...] si rudement que les noudz y apparoissoient ». La violence des jets de pierres, « tant menuz qu'il sembloit que ce feust gresle », évoque la tourmente qui frappe la France, dans la dernière laisse citée de l'épopée.
4. Les interventions du narrateur
L'apparente neutralité du début est vite dissipée par les irruptions du discours du narrateur dans le récit. Elles peuvent rappeler celles du narrateur des épopées : elles semblent une trace
de littérature orale, le narrateur paraissant s'adresser davantage à un public qu'à des lecteurs anonymes.

La transfiguration du modèle épique

1. Le registre familier
L'échange verbal entre les deux clans et entre les protagonistes rappelle les invectives que preux chevaliers et vils félons échangent avant le combat. Mais la volonté comique est très claire, créée par le déchaînement verbal de la kyrielle d'injures et le contraste inattendu entre politesse de la demande et violence de la réponse. On souligne la vulgarité des insultes.
2. Le vocabulaire médical
Le détail des blessures devient prétexte à jouer avec les termes savants d'anatomie : « le attainct par la joincture coronale de la teste, sus l'artère crotaphique [...] ».
3. Les éléments prosaïques
Le champ lexical du monde rural (« cornes », « rogues », «frument », «fouace », « mil ») et le vocabulaire prosaïque employé pendant le défi verbal nous éloignent de l'univers grandiose et mythique des épopées. De même, lors du combat singulier, fouet et gourdin remplacent les
armes des chevaliers... La traditionnelle attaque à la lance des chansons de geste, au terme de laquelle l'adversaire est jeté à bas de son cheval, devient ici une attaque au « tribard », et Marquet tombe de sa jument... Pendant la mêlée générale, la transposition de l'épopée dans un cadre rustique s'accomplit pleinement : fronde, gaule, cailloux, remplacent les armes et
armures richement ornées ; les combattants ne sont plus de preux chevaliers, mais des paysans. On retrouve dans cet univers l'atmosphère des batailles carnavalesques, où l'on se battait à coups d'ustensiles prosaïques.
Ces différences de registre créent le ton comique de la parodie.
4. Les commentaires et digressions du narrateur
Le discours du narrateur souligne les intentions comiques du texte.
a) Les ruptures de ton
Il s'adresse à nous d'un ton faussement solennel — ce qui rappelle les récits oraux du Moyen Âge —, et soudainement ajoute ses réflexions farcesques sur les vertus des raisins — on passe du « céleste manger » aux « constipez ». Évoquons le renversement typique des fêtes carnavalesques qui parcourt les œuvres de Rabelais. Le rapprochement entre « viande céleste » d'une part, «foireux » (dont on peut rappeler l'étymologie latine, foria désignant la diarrhée) et « constipez » d'autre part, est du même ordre.
b) L'accumulation verbale
L'énumération des noms de raisins participe de la fantaisie verbale, du goût des mots français caractéristique de Rabelais — on retrouve cela dans la kyrielle d'injures assenées aux fouaciers. Nous sommes loin du pathétique de l'épopée.

La fonction idéologique du texte : vers un nouvel idéal
1. La dérision
Le comique a ici valeur corrosive : loin d'être exalté, le combat est ridiculisé par sa transposition rurale. En cela les valeurs que transmet le modèle épique sont tournées en dérision.
2. Les nouvelles valeurs
Il faut aussi, pour chercher la « substantifique moelle », observer plus longuement la phase finale du récit, et l'attitude des bergers.
Ceux-ci sont tout au long du texte présentés comme pacifiques et raisonnables ; ils sont acculés à la bataille, et font alors preuve d'énergie et de courage (appel à l'aide, riposte, union avec les métayers). On peut évoquer ici le refus de « tendre l'autre joue » qu'incarne ailleurs frère Jean des Entommeures, la nécessité de savoir se défendre dans le monde troublé du XVIe siècle. Mais les valeurs exaltées ne sont plus les mêmes : la colère, la fierté, la violence comme riposte immédiate à l'outrage, qui caractérisaient les chevaliers francs, ne sont plus glorifiées. Ce n'est qu'après l'échec des négociations que commence la riposte armée. Frogier incarne ces nouvelles valeurs : il menace les fouaciers, mais il n'est pas l'agresseur ; il est présenté comme un honnête homme, et son discours est clairement structuré ; il propose un arrangement amiable, et parle « doucement ».
L'attitude des bergers face aux vaincus est aussi en complète opposition avec celle des preux de la Chanson de Roland. Il n'est plus question d'achever l'adversaire à tout prix et de l'insulter. Bien au contraire, les fouaciers laissent partir leurs ennemis, et s'ils prennent les fouaces, c'est en les payant honnêtement. Ils sont magnanimes.
Pillage, cruauté, intolérance, sont donc bannis de ce combat. Rires, danses et musique remplacent la mort et les insultes au vaincu. Les fouaciers se contentent de moqueries.
Dans le contexte des guerres au XVIe siècle, Rabelais propose en fait à son lecteur une réflexion sur la réalité ambiante. Une nouvelle attitude face à l'ennemi est suggérée : on ne le ruine pas, on ne l'achève pas ; des hommes comme Guillaume du Bellay, contemporain de Rabelais et gou-
verneur du Piémont, ont illustré un tel idéal, en aidant la région conquise à renaître de ses cendres. C'est un nouveau modèle d'homme énergique mais charitable qui est ici évoqué. Aux antipodes des chansons de geste, le texte illustre un des aspects fondamentaux de l'humanisme.
La parodie aboutit ici à une remise en cause de valeurs considérées comme néfastes et dépassées. Il est d'ailleurs intéressant de souligner comment certains textes, en s'appuyant sur un réfèrent culturel commun, vont mener le lecteur vers des valeurs différentes, qu'elles soient d'ordre social, philosophique ou éthique. Ainsi comprend-on plus facilement que l'étude des textes s'ouvre sur l'histoire des idées et des mentalités. La littérature témoigne alors de l'évolution de la civilisation.

Source: F M


   

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