H. 2. – Mon Dieu ! comme d’un seul coup tout resurgit… juste avec ça, ces guillemets…
H. 1. – Quels guillemets ?
H. 2. – Ceux que tu places toujours autour de ces mots, quand tu les prononces devant moi… « Poésie » « Poétique. » Cette distance, cette ironie… ce mépris…
H. 1. – Moi, je me moque de la poésie ? Je parle avec mépris des poètes ?
H. 2. – Pas des « vrais » poètes, bien sûr. Pas de ceux que vous allez admirer les jours fériés sur leurs socles, dans leurs niches… Les guillemets, ce n’est pas pour eux, jamais…
H. 1. – Mais c’est pour qui alors ?
H. 2. – C’est pour… c’est pour…
H. 1. – Allons, dis-le…
H. 2. – Non. Je ne veux pas. Ça nous entraînerait trop loin…
H. 1. – Eh bien, je vais le dire. C’est avec toi que je les place entre guillemets, ces mots… oui, avec toi… dès que je sens ça en toi, impossible de me retenir, malgré moi les guillemets arrivent.
H. 2. – Voilà. Je crois qu’on y est. Tu l’as touché. Voilà le point. C’est ici qu’est la source. Les guillemets, c’est pour moi. Dès que je regarde par la fenêtre, dès que je me permets de dire « la vie est là », me voilà aussitôt enfermé à la section des « poètes »… de ceux qu’on place entre guillemets… qu’on place aux fers…
H. 1. – Oui, cette fois je ne sais pas si « on y est », mais je sens qu’on s’approche… Tiens, moi aussi, puisque nous en sommes là, il y a des scènes dont je me souviens… il y en a une surtout… tu l’as peut-être oubliée… c’était du temps où nous faisions de l’alpinisme… dans le Dauphiné… on avait escaladé la barre des Écrins… tu te rappelles ?
H. 2. – Oui. Bien sûr.
H. 1. – Nous étions cinq : nous deux, deux copains et un guide. On était en train de redescendre… Et tout à coup, tu t’es arrêté. Tu as stoppé toute la cordée. Et tu as dit sur un ton… : « Si on s’arrêtait un instant pour regarder ? Ça en vaut tout de même la peine… »
H. 2. – J’ai dit ça ? J’ai osé ?
H. 1. – Oui. Et tout le monde a été obligé de s’arrêter… Nous étions là, à attendre… piétinant et piaffant… pendant que tu « contemplais »…
H. 2. – Devant vous ? Il fallait que j’aie perdu la tête.
H. 1. – Mais non. Tu nous forçais à nous tenir devant ça, en arrêt, que nous le voulions ou non… Alors je n’ai pas pu résister. J’ai dit : « Allons, dépêchons, nous n’avons pas de temps à perdre… Tu pourras trouver en bas, chez la papetière, de jolies cartes postales… »
H. 2. – Ah oui. Je m’en souviens… J’ai eu envie de te tuer.
H. 1. – Et moi aussi. Et tous les autres, s’ils avaient pu parler, ils auraient avoué qu’ils avaient envie de te pousser dans une crevasse…
H. 2. – Et moi… oui… rien qu’à cause de ça, de ces cartes postales… comment ai-je pu te revoir…
H.2. - Mon Dieu ! comme d’un seul coup tout resurgit...
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