H.1 : Un exemple, s’il te plaît.
H.2 : Oh je n’ai que l’embarras du choix... Tiens, si tu en veux un, en voici un des mieux réussis... quand tu te tenais devant moi... bien carré dans ton fauteuil, ton premier-né debout entre tes genoux... l’image de la paternité comblée... tu le voyais ainsi, tu le présentais...
H.1 : Mais dis tout de suite que je posais...
H.2 : Je n’ai pas dit ça.
H.1 : J’espère bien. J’étais heureux... figure-toi que ça m’arrive... et alors ça se voit, c’est tout.
H.2 : Non, ce n’est pas tout. Absolument pas. Tu te sentais heureux, c’est vrai... comme vous deviez vous sentir heureux, Janine et toi, quand vous vous teniez devant moi : un couple parfait, bras dessus, bras dessous, riant aux anges, ou bien vous regardant au fond des yeux... mais un petit coin de votre œil tourné vers moi, un tout petit bout de regard détourné vers moi pour voir si je contemple... si je me tends vers ça comme il se doit, comme chacun doit se tendre... Et moi...
H.1 : Ah nous y sommes. J’ai trouvé. Et toi...
H.2 : Et moi quoi? Qu’est-ce que j’étais?
H.1 : Tu... tu étais...
H.2 : Allons, dis-le, j’étais quoi?
H.1 : Tu étais jaloux.
H.2 : Ah nous y sommes, c’est vrai. C’est bien ce que tu voulais, c’est ce que tu cherchais, que je sois jaloux... Et tout est là. Tout est là : il te fallait que je le sois et je ne l’étais pas. J’étais content pour toi. Pour vous... Oui, mais pour vous seulement. Pour moi, je n’en voulais pas, de ce bonheur. Ni cru ni cuit... Je n’étais pas jaloux! Pas, pas, pas jaloux. Non, je ne t’enviais pas... Mais comment est-ce possible? Ce ne serait donc pas le Bonheur? Le vrai Bonheur, reconnu partout? Recherché par tous? Le Bonheur digne de tous les efforts, de tous les sacrifices? Non? Vraiment? Il y avait donc là-bas... cachée au fond de la forêt, une petite princesse...
H.1 : Quelle forêt? Quelle princesse? Tu divagues!...
H.2 : Bien sûr, je divague... Qu’est-ce que tu attends pour les rappeler? « Écoutez-le, il est en plein délire... quelle forêt? » Eh bien oui, mes bonnes gens, la forêt de ce conte de fées où la reine interroge son miroir : « Suis-je la plus belle, dis-moi... » Et le miroir répond : « Oui, tu es belle, très belle, mais il y a là-bas, dans une cabane au fond de la forêt, une petite princesse encore plus belle... » Et toi, tu es comme cette reine, tu ne supportes pas qu’il puisse y avoir quelque part caché...
H.1 : Un autre bonheur... plus grand?
H.2 : Non justement, c’est encore pire que ça. Un bonheur, à la rigueur tu pourrais l’admettre.
H.1 : Vraiment tu me surprends... Je pourrais être si généreux que ça?
H.2 : Oui. Un autre bonheur, peut-être même plus grand que le tien. À condition qu’il soit reconnu, classé, que tu puisses le retrouver sur vos listes. Il faut qu’il figure au catalogue parmi tous les autres bonheurs. Si le mien était celui du moine enfermé dans sa cellule, stylite sur sa colonne... dans la rubrique de la béatitude des mystiques, des saints...
H.1 : Là tu as raison, il n’y a aucune chance que je t’y trouve...
H.2 : Ni là, ni ailleurs. Ce n’est inscrit nulle part.
H.1 : Un bonheur sans nom?
H.2 : Ni sans nom ni avec nom. Pas un bonheur du tout.
H.1 : Alors quoi?
H.2 : Alors rien qui s’appelle le bonheur. Personne n’est là pour regarder, pour donner un nom... On est ailleurs... en dehors... loin de tout ça... on ne sait pas où l’on est, mais en tout cas on n’est pas sur vos listes... Et c’est ce que vous ne supportez pas...